Cette dévotion nous procure les bons offices de la Sainte Vierge

144. Troisième motif. - La Très Sainte Vierge, qui est une mère de douceur et de miséricorde, et qui ne se laisse jamais vaincre en amour et en libéralité, voyant qu'on se donne tout entier à elle pour l'honorer et la servir, en se dépouillant de ce qu'on a de plus cher pour l'en orner, se donne aussi tout entière et d'une manière ineffable à celui qui lui donne tout. Elle le fait s'engloutir dans l'abîme de ses grâces ; elle l'orne de ses mérites ; elle l'appuie de sa puissance ; elle l'éclaire de sa lumière ; elle l'embrase de son amour ; elle lui communique ses vertus : son humilité, sa foi, sa pureté, etc. ; elle se rend sa caution, son supplément et son tout envers Jésus. Enfin, comme cette personne consacrée est toute à Marie, Marie est aussi toute à elle ; en sorte qu'on peut dire de ce parfait serviteur et enfant de Marie ce que saint Jean l’Évangéliste dit de lui-même, qu'il a pris la Très Sainte Vierge pour tous ses biens : Accepit eam discipulus in sua.

145. C'est ce qui produit dans son âme, s'il est fidèle, une grande défiance, mépris et haine de soi-même, et une grande confiance et un grand abandon à la Sainte Vierge, sa bonne maîtresse. Il ne met plus, comme auparavant, son appui en ses dispositions, intentions, mérites, vertus et bonnes œuvres, parce qu'en ayant fait un entier sacrifice à Jésus-Christ par cette bonne Mère, il n'a plus qu'un trésor où sont tous ses biens, et qui n'est plus chez lui, et ce trésor est Marie. C'est ce qui le fait approcher de Notre-Seigneur sans crainte servile ni scrupuleuse, et le prier avec beaucoup de confiance ; c'est ce qui le fait entrer dans les sentiments du dévot et savant abbé Rupert, qui, faisant allusion à la victoire que Jacob remporta sur un ange, dit à la Très Sainte Vierge ces belles paroles : O Marie, ma Princesse, et Mère immaculée d'un Dieu-Homme, Jésus-Christ, je désire lutter avec cet Homme, savoir le Verbe divin, armé non pas de mes propres mérites, mais des vôtres : O Domina, Dei Genitrix, Maria, et incorrupta Mater Dei et hominis, non meis, sed tuis armatus meritis, cum isto Viro, scilicet Verbo Dei, luctari cupio. (Rup. prolog. in Cantic.). Oh ! qu'on est puissant et fort auprès de Jésus-Christ quand on est armé des mérites et de l'intercession d'une digne Mère de Dieu, qui, comme dit saint Augustin, a amoureusement vaincu le Tout-Puisant !

146. Comme, par cette pratique, on donne à Notre-Seigneur, par les mains de sa sainte Mère, toutes ses bonnes œuvres, cette bonne Maîtresse les purifie, les embellit et les fait accepter de son Fils.

  • 1/ Elle les purifie de toute la souillure de l'amour- propre et de l'attache imperceptible à la créature qui se glisse insensiblement dans les meilleures actions. Dès lors qu'elles sont entre ses mains très pures et fécondes, ces mêmes mains, qui n'ont jamais été stériles ni oiseuses, et qui purifient tout ce qu'elles touchent, ôtent du présent qu'on lui fait tout ce qui peut y avoir de gâté ou imparfait.
  • 147. 2/ Elle les embellit, en les ornant de ses mérites et vertus. Comme si un paysan, voulant gagner l'amitié et la bienveillance du roi, allait à la reine et lui présentait une pomme, qui est tout son revenu, afin que la reine la présentât au roi. La reine, ayant accepté le pauvre petit présent du paysan, mettrait cette pomme au milieu d'un grand et beau plat d'or, et la présenterait ainsi au roi de la part du paysan ; pour lors, la pomme, quoique indigne en elle-même d'être présentée à un roi, deviendrait un présent digne de sa Majesté, eu égard au plat d'or où elle est et à la personne qui la présente.
  • 148. 3/ Elle présente ces bonnes œuvres à Jésus-Christ ; car elle ne garde rien de ce qu'on lui présente, pour soi, en dernière fin ; elle renvoie tout à Jésus-Christ fidèlement. Si on lui donne, on donne nécessairement à Jésus ; si on la loue et on la glorifie, aussitôt elle loue et glorifie Jésus. Maintenant, comme autrefois lorsque sainte Élisabeth la loua, elle chante, quand on la loue et la bénit : Magnificat anima mea Dominum.
  • 149. 4/ Elle fait accepter de Jésus ces bonnes œuvres, quelque petit et pauvre que soit le présent pour ce Saint des saints et ce Roi des rois. Quand on présente quelque chose à Jésus, par soi-même et appuyé sur sa propre industrie et disposition, Jésus examine le présent, et souvent il le rejette à cause de la souillure qu'il contracte par l'amour- propre ; comme autrefois il rejeta les sacrifices des Juifs tout pleins de leur propre volonté. Mais quand on lui présente quelque chose par les mains pures et virginales de sa bien- aimée, on le prend par son faible, s'il m'est permis d'user de ce terme : il ne considère pas tant la chose qu'on lui donne que sa bonne Mère qui la présente ; il ne regarde pas tant d'où vient ce présent que celle par qui il vient. Ainsi Marie, qui n'est jamais rebutée, et toujours bien reçue de son Fils, fait recevoir agréablement de sa Majesté tout ce qu'elle lui présente, petit ou grand ; il suffit que Marie le présente pour que Jésus le reçoive et l'agrée. C'est le grand conseil que donnait saint Bernard à ceux et celles qu'il conduisait à la perfection. Quand vous voudrez offrir quelque chose à Dieu, ayez soin de l'offrir par les mains très agréables et très dignes de Marie, à moins que vous ne vouliez être rejeté : Modicum quod offere desideras, manibus Mariae offerendum tradere cura, si non vis sustinere repulsam (Saint Bernard, Lib. de Aquaed.).

150. N'est-ce pas ce que la nature même inspire aux petits à l'égard des grands, comme nous avons vu ? Pourquoi la grâce ne nous portera-t-elle pas à faire la même chose à l'égard de Dieu, qui est infiniment élevé au-dessus de nous, et devant lequel nous sommes moins que des atomes ; ayant d'ailleurs une avocate si puissante qu'elle n'est jamais refusée ; si industrieuse qu'elle sait tous les secrets de gagner le cœur de Dieu ; si bonne et charitable qu'elle ne rebute personne quelque petit et méchant qu'il soit. Je rapporterai ci-après la figure véritable des vérités que je dis, dans l'histoire de Jacob et Rébecca.