Cette dévotion est un chemin pour arriver à l'union avec Notre-Seigneur

152. Cinquième motif. - Cette dévotion est un chemin aisé, court, parfait et assuré pour arriver à l'union avec Notre- Seigneur, où consiste la perfection du chrétien.

Cette dévotion est un chemin aisé

1/ C'est un chemin aisé ; c'est un chemin que Jésus-Christ a frayé en venant à nous, et où il n'y a aucun obstacle pour arriver à lui. On peut, à la vérité, arriver à l'union divine par d'autres chemins ; mais ce sera par beaucoup plus de croix, de morts étranges et avec beaucoup plus de difficultés, que nous ne vaincrons que difficilement. Il faudra passer par des nuits obscures, par des combats et des agonies étranges, par sur des montagnes escarpées, par sur des épines très piquantes et des déserts affreux. Mais par le chemin de Marie, on passe plus doucement et plus tranquillement. On y trouve, à la vérité, de grands combats à donner et de grandes difficultés à vaincre ; mais cette bonne Mère et Maîtresse se rend si proche et si présente à ses fidèles serviteurs, pour les éclairer dans leurs ténèbres, pour les éclaircir dans leurs doutes, pour les affermir dans leurs craintes, pour les soutenir dans leurs combats et leurs difficultés, qu'en vérité ce chemin virginal pour trouver Jésus-Christ est un chemin de roses et de miel, à vu les autres chemins. Il y a eu quelques saints, mais en petit nombre, comme un saint Ephrem, saint Jean Damascènne, saint Bernard, saint Bernardin, saint Bonaventure, saint François de Sales, etc., qui ont passé par ce chemin doux pour aller à Jésus-Christ, parce que le Saint-Esprit, Époux fidèle de Marie, le leur a montré par une grâce singulière ; mais les autres saints, qui sont en plus grand nombre, quoiqu'ils aient tous eu de la dévotion à la Très Sainte Vierge, n'ont pas pourtant, ou très peu, entré en cette voie. C'est pourquoi ils ont passé par des épreuves plus rudes et plus dangereuses.

153. D'où vient donc, me dira quelque fidèle serviteur de Marie, que les serviteurs fidèles de cette bonne Mère ont tant d'occasions de souffrir, et plus que les autres qui ne lui sont pas si dévots ? On les contredit, on les persécute, on les calomnie, on ne les peut souffrir ; ou bien ils marchent dans les ténèbres intérieures et des déserts où il n'y a pas la moindre goutte de rosée du ciel. Si cette dévotion à la Sainte Vierge rend le chemin pour trouver Jésus-Christ plus aisé, d'où vient qu'ils sont les plus crucifiés ?

154. Je lui réponds qu'il est bien vrai que les plus fidèles serviteurs de la Sainte Vierge, étant ses plus grands favoris, reçoivent d'elle les plus grandes grâces et faveurs du ciel, qui sont les croix ; mais je soutiens que ce sont aussi ces serviteurs de Marie qui portent ces croix avec plus de facilité, de mérite et de gloire ; et que ce qui arrêterait mille fois un autre ou le ferait tomber, ne les arrête pas une fois et les fait avancer, parce que cette bonne Mère, toute pleine de grâce et de l'onction du Saint-Esprit, confit toutes ces croix qu'elle leur taille dans le sucre de sa douceur maternelle et dans l'onction du pur amour : en sorte qu'ils les avalent joyeusement comme des noix confites, quoiqu'elles soient d'elles-mêmes très amères. Et je crois qu'une personne qui veut être dévote et vivre pieusement en Jésus-Christ, et par conséquent souffrir persécution et porter tous les jours sa croix, ne portera jamais de grandes croix, ou ne les portera pas joyeusement ni jusqu'à la fin sans une tendre dévotion à la Sainte Vierge, qui est la confiture des croix : tout de même qu'une personne ne pourra pas manger sans une grande violence, qui ne sera pas durable, des noix vertes sans être confites dans le sucre.

Cette dévotion est un chemin court

155. 2/ Cette dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin court pour trouver Jésus-Christ, soit parce qu'on ne s'y égare point, soit parce que, comme je viens de dire, on y marche avec plus de joie et de facilité, et, par conséquent, avec plus de promptitude. On avance plus, en peu de temps de soumission et de dépendance de Marie, que dans des années entières de propre volonté et d'appui sur soi-mêne ; car un homme obésissant et soumis à la divine Marie chantera des victoires signalées sur tous ses ennemis. Ils voudront l'empêcher de marcher, ou le faire reculer, ou le faire tomber, il est vrai ; mais, avec l'appui, l'aide et la conduite de Marie, sans tomber, sans reculer et même sans se retarder, il avancera à pas de géant vers Jésus-Christ, par le même chemin par lequel il est écrit que Jésus-Christ est venu vers nous à pas de géant et en peu de temps.

156. Pourquoi pensez-vous que Jésus-Christ a si peu vécu sur la terre, et qu'en le peu d'années qu'il y a vécu, il a passé presque toute sa vie dans la soumission et l'obéissance à sa Mère ? Ah ! c'est qu'ayant été consommé en peu il a vécu longtemps et plus longtemps qu'Adam, dont il était venu réparer les pertes, quoiqu'il ait vécu plus de neuf cents ans ; et Jésus-Christ a vécu longtemps, parce qu'il y a vécu soumis et bien uni avec sa sainte Mère pour obéir à Dieu son Père ; car :

  • 1/ celui qui honore sa mère ressemble à un homme qui thésaurise, dit le Saint-Esprit, c'est-à-dire que celui qui honore Marie sa Mère jusqu'à se soumettre à elle, et lui obéir en toutes choses, deviendra bientôt bien riche, parce qu'il amasse tous les jours des trésors par le secret de cette pierre philosophale : Qui honorat matrem, quasi qui thesaurizat ;
  • 2/ parce que, selon une interprétation spirituelle de cette parole du Saint-Esprit : Senectus mea in misericordia uberi : Ma vieillesse se trouve dans la miséricorde du sein, c'est dans le sein de Marie, qui a entouré et engendré un homme parfait et qui a eu la capacité de contenir Celui que tout l'univers ne comprend ni ne contient pas, c'est dans le sein de Marie, dis-je, que les jeunes gens deviennent des vieillards en lumière, en sainteté, en expérience et en sagesse, et qu'on parvient en peu d'années jusqu'à la plénitude de l'âge de Jésus-Christ.

Cette dévotion est un chemin parfait

157. 3/ Cette pratique de dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin parfait pour aller et s'unir à Jésus-Christ, puisque la divine Marie est la plus parfaite et la plus sainte des pures créatures, et que Jésus-Christ, qui est parfaitement venu à nous n'a point pris d'autre route de son grand et admirable voyage. Le Très-Haut, l'Incompréhensible, l'Inaccessible, Celui qui Est, a voulu venir à nous, petits vers de terre, qui ne sommes rien. Comment cela s'est-il fait ? Le Très-Haut a descendu parfaitement et divinement par l'humble Marie jusqu'à nous, sans rien perdre de sa divinité et sainteté ; et c'est par Marie que les très petits doivent monter parfaitement et divinement au Très-Haut sans rien appréhender. L'Incompréhensible s'est laissé comprendre et contenir parfaitement par la petite Marie, sans rien perdre de son immensité ; c'est aussi par la petite Marie que nous devons nous laisser contenir et conduire parfaitement sans aucune réserve. L'Inaccessible s'est approché, s'est uni étroitement, parfaitement et même personnellement à notre humanité par Marie, sans rien perdre de sa Majesté ; c'est aussi par Marie que nous devons approcher de Dieu et nous unir à sa Majesté parfaitement et étroitement, sans craindre d'être rebutés. Enfin, Celui qui Est a voulu venir à ce qui n'est pas, et faire que ce qui n'est pas devienne Dieu ou Celui qui Est ; il l'a fait parfaitement en se donnant et se soumettant entièrement à la jeune Vierge Marie, sans cesser d'être dans le temps Celui qui Est de toute Éternité : de même, c'est par Marie que, quoique nous ne soyons rien, nous pouvons devenir semblables à Dieu par la grâce et la gloire, en nous donnant à elle si parfaitement et entièrement, que nous ne soyons rien en nous-mêmes et tout en elle, sans craindre de nous tromper.

158. Qu'on me fasse un chemin nouveau pour aller à Jésus- Christ, et que ce chemin soit pavé de tous les mérites des bienheureux, orné de toutes leurs vertus héroïques, éclairé et embelli de toutes les lumières et beautés des anges, et que tous les anges et les saints y soient pour y conduire, défendre et soutenir ceux et celles qui y voudront marcher ; en vérité, en vérité, je dis hardiment, et je dis la vérité, que je prendrais préférablement à ce chemin, qui serait si parfait, la voie immaculée de Marie : Posui immaculatam viam, voie ou chemin sans aucune tache ni souillure, sans péché originel ni actuel, sans ombres ni ténèbres ; et si mon aimable Jésus, dans la gloire, vient une seconde fois sur la terre (comme il est certain) pour y régner, il ne choisira point d'autre voie de son voyage que la divine Marie, par laquelle il est si sûrement et parfaitement venu la première. La différence qu'il y aura entre sa première et dernière venue, c'est que la première a été secrète et cachée, la seconde sera glorieuse et éclatante ; mais toutes deux parfaites, parce que toutes deux seront par Marie. Hélas ! voici un mystère qu'on ne comprend pas : Hic taceat omnis lingua.

Cette dévotion est un chemin assuré

159. 4/ Cette dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin assuré pour aller à Jésus-Christ et acquérir la perfection en nous unissant à lui :

1 Parce que cette pratique que j'enseigne n'est pas nouvelle ; elle est si ancienne qu'on ne peut, comme dit Mr. Boudon, mort depuis peu en odeur de sainteté, dans un livre qu'il a fait de cette dévotion, en marquer précisément les commencements ; il est cependant certain que, depuis plus de sept cents ans, on en trouve des marques dans l’Église. Saint Odilon, abbé de Cluny, qui vivait environ l'an 1040, a été un des premiers qui l'a pratiquée publiquement en France, comme il est marqué dans sa vie. Le cardinal Pierre Damien rapporte que, l'an 1076, le bienheureux Marin, son frère, se fit esclave de la Très Sainte Vierge, en présence de son directeur, d'une manière bien édifiante : car il se mit la corde au col, et prit la discipline, et mit sur l 'autel une somme d'argent pour marquer son dévouement et consécration à la Sainte Vierge, ce qu'il continua si fidèlement toute sa vie qu'il mérita à sa mort d'être visité et consolé par sa bonne Maîtresse, et de recevoir de sa bouche les promesses du paradis pour récompense de ses services. Cesarius Bollandus fait mention d'un illustre chevalier, Vautier de Birbak, proche parent des ducs de Louvain, qui, environ l'an 1300, fit cette consécration de soi-même à la Sainte Vierge. Cette dévotion a été pratiquée par plusieurs particuliers jusqu'au XVII siècle, où elle est devenue publique.

160. Le P. Simon de Rojas, de l'Ordre de la Trinité, dit de la rédemption des captifs, prédicateur du roi Philippe III, mit en vogue cette dévotion par toute l'Espagne et l'Allemagne ; et obtint, à l'instance de Philippe III, de Grégoire XV, de grandes indulgences à ceux qui la pratiqueraient. Le R.P. de Los Rios, de l'Ordre de Saint-Augustin, s'appliqua avec son intime ami, le Père de Rojas, à étendre cette dévotion par ses paroles et ses écrits dans l'Espagne et l'Allemagne ; il composa un gros volume intitulé : Hierarchia Mariana, dans lequel il traite, avec autant de piété que d'érudition, de l'antiquité, de l'excellence et de la solidité de cette dévotion. Les R. Pères Théatins, au siècle dernier, établirent cette dévotion dans l'Italie, la Sicile et la Savoie.

161. Le R. Père Stanislas Phalacius, de la Compagnie de Jésus, avança merveilleusement cette dévotion en Pologne. Le Père de Los Rios, dans son livre cité ci-dessus, rapporte les noms des princes, princesses, évêques et cardinaux de différents royaumes qui ont embrassé cette dévotion. Le R. Père Cornelius a Lapide, aussi recommandable pour sa piété que pour sa science profonde, ayant reçu commission de plusieurs évêques et théologiens d'examiner cette dévotion, après l'avoir examinée mûrement, lui donna des louanges dignes de sa piété, et plusieurs autres grands personnages suivirent son exemple. Les R.Pères Jésuites, toujours zélés au service de la Très Sainte Vierge, présentèrent au nom des congréganistes de Cologne, un petit traité de cette dévotion au duc Ferdinand de Bavière, pour lors archevêque de Cologne, qui lui donna son approbation et la permission de le faire imprimer, exhortant tous les curés et religieux de son diocèse d'avancer autant qu'ils pourraient cette solide dévotion.

162. Le cardinal de Bérulle, dont la mémoire est en bénédiction par toute la France, fut un des plus zélés à étendre en France cette dévotion, malgré toutes les calomnies et persécutions que lui firent les critiques et les libertins. Ils l'accusèrent de nouveauté et de superstition ; ils écrivirent et publièrent contre lui un écrit diffamatoire, et ils se servirent, ou plutôt le démon par leur ministère, de mille ruses pour l'empêcher d'étendre cette dévotion en France. Mais ce grand et saint homme ne répondit à leur calomnie que par sa patience, et à leurs objections contenues dans leur libelle par un petit écrit où il les réfute puissamment, en leur montrant que cette dévotion est fondée sur l'exemple de Jésus-Christ, sur les obligations que nous lui avons, et sur les vœux que nous avons faits au saint baptême ; et c'est particulièrement par cette dernière raison qu'il ferme la bouche à ses adversaires, leur faisant voir que cette cnsécration à la Très Sainte Vierge, et à Jésus-Christ par ses mains, n'est autre qu'une parfaite rénovation des vœux ou promesses du baptême. Il dit plusieurs belles choses sur cette pratique, qu'on peut lire en ses ouvrages.

163. On peut lire dans le livre de Mr. Boudon les différents papes qui ont approuvé cette dévotion, les théologiens qui l'ont examinée, et les persécutions qu'elle a eues et vaincues, et les milliers de personnes qui l'ont embrassée, sans que jamais aucun pape l'ait condamnée ; et on ne le pourrait pas faire sans renverser les fondements du christianisme. Il reste donc constant que cette dévotion n'est point nouvelle, et que si elle n'est pas commune, c'est qu'elle est trop précieuse pour être goûtée et pratiquée de tout le monde.

164. 2 Cette dévotion est un moyen assuré pour aller à Jésus- Christ, parce que le propre de la Sainte Vierge est de nous conduire sûrement à Jésus-Christ, comme le propre de Jésus- Christ est de nous conduire sûrement au Père éternel. Et que les spirituels ne croient pas faussement que Marie leur soit un empêchement pour arriver à l'union divine. Car, serait-il possible que celle qui a trouvé grâce devant Dieu pour tout le monde en général et pour chacun en particulier, fût un empêchement à une âme pour trouver la grande grâce de l'union avec lui ? Serait-il possible que celle qui a été toute pleine et surabondante de grâces, si unie et transformée en Dieu, qu'il a fallu qu'il se soit incarné en elle, empêchât qu'une âme ne fût parfaitement unie à Dieu ? Il est bien vrai que la vue des autres créatures, quoique saintes, pourrait peut-être, en de certains temps, retarder l'union divine ; mais non pas Marie comme j'ai dit et dirai toujours sans me lasser. Une raison pourquoi si peu d'âmes arrivent à la plénitude de l'âge de Jésus-Christ, c'est que Marie, qui est, autant que jamais, la Mère de Jésus-Christ et l’Épouse féconde du Saint-Esprit, n'est pas assez formée dans leurs cœurs. Qui veut avoir le fruit bien mûr et bien formé doit avoir l'arbre qui le produit ; qui veut avoir le fruit de vie, Jésus-Christ, doit avoir l'arbre de vie, qui est Marie. Qui veut avoir en soi l'opération du Saint-Esprit, doit avoir son Épouse fidèle et indissoluble, la divine Marie, qui le rend fertile et fécond, comme nous avons dit ailleurs.

165. Soyez donc persuadé que plus vous regarderez Marie en vos oraisons, contemplations, actions et souffrances, sinon d'une vue distincte et aperçue, du moins d'une vue générale et imperceptible, et plus parfaitement vous trouverez Jésus- Christ qui est toujours avec Marie, grand, puissant, opérant et incompréhensible, et plus que dans le ciel et en aucune créature de l'univers. Ainsi, bien loin que la divine Marie, toute perdue en Dieu, devienne un obstacle aux parfaits pour arriver à l'union avec Dieu, il n'y a point eu jusqu'ici et il n'y aura jamais de créature qui nous aidera plus efficacement à ce grand ouvrage, soit par les grâces qu'elle nous communiquera à cet effet, personne n'étant rempli de la pensée de Dieu que par elle, dit un saint : Nemo cogitatione Dei repletur nisi per te ; soit par les illusions et tromperies du malin esprit dont elle vous garantira.

166. Là où est Marie, là l'esprit malin n'est point ; et une des plus infaillibles marques qu'on est conduit par le bon esprit, c'est quand on est bien dévot à Marie, qu'on pense souvent à elle, et qu'on en parle souvent. C'est la pensée d'un saint qui ajoute que, comme la respiration est une marque certaine que le corps n'est pas mort, la fréquente pensée et invocation amoureuse de Marie est une marque certaine que l'âme n'est pas morte par le péché.

167. Comme c'est Marie seule, dit l’Église et le Saint-Esprit qui la conduit, qui a seule fait périr toutes les hérésies : Sola cunctas haereses interemisti in universo mundo ; quoique les critiques en grondent, jamais un fidèle dévot de Marie ne tombera dans l'hérésie ou illusion du moins formelle ; il pourra bien errer matériellement, prendre le mensonge pour la vérité, et le malin esprit pour le bon, quoique plus difficilement qu'un autre ; mais il connaîtra tôt ou tard sa faute et son erreur matérielle ; et quand il la connaîtra, il ne s'opiniâtrera en aucune manière à croire et à soutenir ce qu'il avait cru véritable.

168. Quiconque donc, sans crainte d'illusion, qui est ordinaire aux personnes d'oraison, veut avancer dans la voie de la perfection et trouver sûrement et parfaitement Jésus-Christ, qu'il embrasse avec grand cœur, corde magno et animo volenti, cette dévotion à la Très Sainte Vierge, qu'il n'avait peut-être pas encore connue. Qu'il entre dans le chemin excellent qui lui était inconnu et que je lui montre : Excellentiorem viam vobis demonstro. C'est un chemin frayé par Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, notre unique chef, le membre en y passant ne peut se tromper. C'est un chemin aisé, à cause de la plénitude de la grâce et de l'onction du Saint-Esprit qui le remplit ; on ne se lasse point ni on ne recule point en y marchant. C'est un chemin court, qui, en peu de temps, nous mène à Jésus-Christ. C'est un chemin parfait, où il n'y a aucune boue, aucune poussière, ni la moindre ordure du péché. C'est enfin un chemin assuré, qui nous conduit à Jésus-Christ et à la vie éternelle d'une manière droite et assurée, sans détourner à droite, ni à gauche. Entrons donc dans ce chemin, et marchons-y jour et nuit, jusqu'à la plénitude de l'âge de Jésus-Christ.

Cette dévotion donne une grande liberté intérieure

169. Sixième motif. - Cette pratique de dévotion donne une grande liberté intérieure, qui est la liberté des enfants de Dieu, aux personnes qui la pratiquent fidèlement. Car, comme par cette dévotion on se rend esclave de Jésus-Christ, en se consacrant tout à lui en cette qualité, ce bon Maître, pour récompense de la captivité amoureuse où on se met :

  • 1/ ôte tout scrupule et crainte servile de l'âme qui n'est capable que de l'étrécir et captiver et embrouiller ;
  • 2/ il élargit le cœur par une sainte confiance en Dieu, le faisant regarder comme son père ;
  • 3/ il lui inspire un amour tendre et filial.

170. Sans m'arrêter à prouver cette vérité par des raisons, je me contente de rapporter un trait d'histoire que j'ai lu dans la Vie de la Mère Agnès de Jésus, religieuse Jacobine, du couvent de Langeac, en Auvergne, et qui mourut en odeur de sainteté au même lieu, l'an 1634. N'ayant encore que sept ans et souffrant de grandes peines d'esprit, elle entendit une voix qui lui dit que, si elle voulait être délivrée de toutes ses peines et protégée contre tous ses ennemis, elle se fît au plus tôt l'esclave de Jésus et de sa sainte Mère. Elle ne fut pas plus tôt de retour à la maison qu'elle se donna tout entière à Jésus et à sa sainte Mère en cette qualité, quoiqu'elle ne sût pas auparavant ce que c'était que cette dévotion ; et, ayant trouvé une chaîne de fer, elle se la mit sur ses reins et la porta jusqu'à la mort. Et après cette action, toutes ses peines et scrupules cessèrent, et elle se trouva dans une grande paix et dilatation de cœur, ce qui l'engagea à enseigner cette dévotion à plusieurs autres qui y ont fait de grands progrès, entre autres à Mr. Olier, instituteur du Séminaire de Saint-Sulpice, et à plusieurs prêtres et ecclésiastiques du même séminaire... Un jour, la Sainte Vierge lui apparut et lui mit au col une chaîne d'or pour lui témoigner la joie qu'elle avait qu'elle se fût faite l'esclave de son Fils et la sienne : et sainte Cécile, qui accompagnait la Sainte Vierge, lui dit : Heureux ceux qui sont les fidèles esclaves de la Reine du ciel, car il jouiront de la véritable liberté : Tibi servire libertas.

Cette dévotion procure de grands biens au prochain

171. Septième motif. - Ce qui peut encore nous engager à embrasser cette pratique, ce sont les grands biens qu'en recevra notre prochain, car par cette pratique on exerce envers lui la charité d'une manière éminente, puisqu'on lui donne, par les mains de Marie, tout ce qu'on a de plus cher, qui est la valeur satisfactoire et impétratoire de toutes ses bonnes œuvres, sans excepter la moindre bonne pensée et la moindre petite souffrance ; on consent que tout ce qu'on a acquis, et ce qu'on acquerra, jusqu'à la mort, de satisfactions soit, selon la volonté de la Sainte Vierge, employé ou à la conversion des pécheurs ou à la délivrance des âmes du purgatoire. N'est-ce pas là aimer son prochain parfaitement ? N'est-ce pas là être le véritable disciple de Jésus-Christ, qu'on reconnaît par la charité ? N'est-ce pas là le moyen de convertir les pécheurs, sans crainte de la vanité, et de délivrer les âmes du purgatoire, sans presque faire rien autre que ce que chacun est obligé de faire dans son état ?

172. Pour connaître l'excellence de ce motif, il faudrait connaître quel bien c'est que de convertir un pécheur ou délivrer une âme du purgatoire : bien infini, qui est plus grand que de créer le ciel et la terre, puisqu'on donne à une âme la possession de Dieu. Quand, par cette pratique, on ne délivrerait qu'une âme du purgatoire en toute sa vie, ou qu'on ne convertirait qu'un pécheur, n'en serait-ce pas assez pour engager tout homme vraiment charitable à l'embrasser ? Mais il faut remarquer que nos bonnes œuvres, passant par les mains de Marie, reçoivent une augmentation de pureté, et par conséquent de mérite et de valeur satisfactoire et impétratoire : c'est pourquoi elles deviennent beaucoup plus capables de soulager les âmes du purgatoire et de convertir les pécheurs que si elles ne passaient pas par les mains virginales et libérales de Marie. Le peu qu'on donne par la Sainte vierge, sans propre volonté, en vérité devient bien puissant pour fléchir la colère de Dieu et pour attirer sa miséricorde ; et il se trouvera peut-être à la mort qu'une personne bien fidèle à cette pratique aura, par ce moyen, délivré plusieurs âmes du purgatoire et converti plusieurs pécheurs, quoiqu'elle n'ait fait que des actions de son état assez ordinaires. Quelle joie à son jugement ! Quelle gloire dans l'éternité !    

Cette dévotion est un moyen admirable de persévérance

173. Huitième motif. - Enfin, ce qui nous engage plus puissamment, en quelque manière, à cette dévotion à la Très Sainte Vierge, c'est que c'est un moyen admirable pour persévérer dans la vertu et être fidèle. Car d'où vient est-ce que la plupart des conversions des pécheurs ne sont pas durables ? D'où vient est-ce qu'on retombe si aisément dans le péché ? D'où vient est-ce que la plupart des justes, au lieu d'avancer de vertu en vertu et acquérir de nouvelles grâces, perdent souvent le peu de vertus et de grâces qu'ils ont ? Ce malheur vient, comme j'ai montré ci-devant, de ce que l'homme, étant si corrompu, si faible et si inconstant, se fie à lui- même, s'appuie sur ses propres forces et se croit capable de garder le trésor de ses grâces, de ses vertus et mérites. Par cette dévotion, on confie à la Sainte Vierge, qui est fidèle, tout ce qu'on possède ; on la prend pour la dépositaire universelle de tous ses biens de nature et de grâce. C'est à sa fidélité que l'on se fie ; c'est sur sa puissance que l'on s'appuie, c'est sur sa miséricorde et sa charité que l'on se fonde, afin qu'elle conserve et augmente nos vertus et mérites, malgré le diable, le monde et la chair, qui font leurs efforts pour nous les enlever. On lui dit, comme un bon enfant à sa mère, et un fidèle serviteur à sa maîtresse : Depositum custodi : Ma bonne Mère et Maîtresse, je reconnais que j'ai jusqu'ici plus reçu de grâces de Dieu par votre intercession que je ne mérite, et que ma funeste expérience m'apprend que je porte ce trésor en un vaisseau très fragile et que je suis trop faible et trop misérable pour les conserver en moi-même : adolescentulus sum ego et contemptus ; de grâce, recevez en dépôt tout ce que je possède, et me le conservez par votre fidélité et votre puissance. Si vous me gardez, je ne perdrai rien ; si vous me soutenez, je ne tomberai point ; si vous me protégez, je suis à couvert de mes ennemis.

174. C'est ce que dit saint Bernard en termes formels, pour nous inspirer cette pratique : Lorsqu'elle vous soutient, vous ne tombez point ; lorsqu'elle vous protège, vous ne craignez point ; lorsqu'elle vous conduit, vous ne vous fatiguez point ; lorsqu'elle vous est favorable, vous arrivez au port du salut : Ipsa tenente, non corruis ; ipsa protegente, non metuis ; ipsa duce, non fatigaris ; ipsa propitia, pervenis (Serm. super Missus). Saint Bonaventure semble encore dire la même chose en des termes plus formels : La Sainte Vierge, dit-il, n'est pas seulement retenue dans la plénitude des saints ; mais elle retient encore et garde les saints dans leur plénitude, afin qu'elle ne diminue point ; elle empêche que leurs vertus ne se perdent, que leurs mérites ne périssent, que leurs grâces ne se perdent,que les démons ne leur nuisent ; enfin, elle empêche que Notre-Seigneur ne les châtie quand ils pêchent : Virgo non solum in plenitudine sanctorum detinetur, sed etiam in plenitudine sanctos detinet, ne plenitudo minuatur ; detinet merita ne pereant ; detinet gratias ne effluant ; detinet daemones ne noceant ; detinet Filium ne peccatores percutiat.

175. La Très Sainte Vierge est la Vierge fidèle qui, par sa fidélité à Dieu, répare les pertes qu'a faites Eve l'infidèle par son infidélité, et qui obtient la fidélité à Dieu et la persévérance à ceux et celles qui s'attachent à elle. C'est pourquoi un saint la compare à une ancre ferme, qui les retient et les empêche de faire naufrage dans la mer agitée de ce monde où tant de personnes périssent faute de s'attacher à cette ancre ferme : Nous attachons, dit-il, les âmes à votre espérance comme à une ancre ferme : Animas ad spem tuam sicut ad firmam anchoram alligamus. C'est à elle que les saints qui se sont sauvés se sont le plus attachés et ont attaché les autres, afin de persévérer dans la vertu. Heureux donc et mille fois heureux les chrétiens qui, maintenant, s'attachent fidèlement et entièrement à elle comme à une ancre ferme. Les effets de l'orage de ce monde ne les feront point submerger, ni perdre leurs trésors célestes. Heureux ceux et celles qui entrent dans elle comme dans l'arche de Noé ! Les eaux du déluge de péchés, qui noient tant de monde, ne leur nuiront point, car : Qui operantur in me non peccabunt : Ceux qui sont en moi pour travailler à leur salut ne pécheront point, dit- elle avec la Sagesse. Heureux les enfants infidèles de la malheureuse Eve qui s'attachent à la Mère et Vierge fidèle, qui demeure toujours fidèle et ne se dément jamais : Fidelis permanet, se ipsam negare non potest, et qui aime toujours ceux qui l'aiment : Ego diligentes me diligo, non seulement d'un amour affectif, mais d'un amour effectif et efficace, en les empêchant, par une grande abondance de grâces, de reculer dans la vertu ou de tomber dans le chemin en perdant la grâce de son Fils.

176. Cette bonne Mère reçoit toujours, par pure charité, tout ce qu'on lui donne en dépôt ; et, quand elle l'a une fois reçu en qualité de dépositaire, elle est obligée par justice, en vertu du contrat de dépôt, de nous le garder ; tout comme une personne à qui j'aurais confié mille écus en dépôt serait obligée de me les garder, en sorte que si, par sa négligence, mes mille écus venaient à être perdus, elle en serait responsable en bonne justice. Mais non, jamais la fidèle Marie ne laissera perdre par sa négligence ce qu'on lui aura confié : le ciel et la terre passeraient plutôt qu'elle fût négligente et infidèle envers ceux qui se fient en elle.

177. Pauvres enfants de Marie, votre faiblesse est extrême, votre inconstance est grande, votre fond est bien gâté. Je l'avoue, vous êtes tirés de la même masse corrompue des enfants d'Adam et d'Eve ; mais ne vous découragez pas pour cela ; mais consolez-vous ; mais réjouissez-vous : voici le secret que je vous apprends, secret inconnu de presque tous les chrétiens même les plus dévots. Ne laissez pas votre or et votre argent dans vos coffres, qui ont déjà été enfoncés par l'esprit malin qui vous a volé, et qui sont trop petits, trop faibles et trop vieux pour contenir un trésor si grand et si précieux. Ne mettez pas l'eau pure et claire de la fontaine dans vos vaisseaux tout gâtés et infectés par le péché ; si le péché n'y est plus, son odeur y est encore ; l'eau en sera gâtée. Ne mettez pas vos vins exquis dans vos anciens tonneaux qui ont été remplis de mauvais vins : ils en seraient gâtés et en danger d'être répandus.

178. Quoique vous m'entendiez, âmes prédestinées, je parle plus ouvertement. Ne confiez pas l'or de votre charité, l'argent de votre pureté, les eaux des grâces célestes, ni les vins de vos mérites et vertus à un sac percé, à un coffre vieux et brisé, à un vaisseau gâté et corrompu comme vous êtes ; autrement vous serez pillés par les voleurs, c'est-à- dire les démons qui cherchent et épient, nuit et jour, le temps propre pour le faire ; autrement, vous gâterez, par votre mauvaise odeur d'amour de vous-même, de confiance en vous-même et de propre volonté, tout ce que Dieu vous donne de plus pur. Mettez, versez dans le sein et le cœur de Marie tous vos trésors, toutes vos grâces et vertus : c'est un vaisseau d'esprit, c'est un vaisseau d'honneur, c'est un vaisseau insigne de dévotion : Vas spirituale, vas honorabile, vas insigne devotionis. Depuis que Dieu même en personne s'est enfermé avec toutes ses perfections dans ce vaisseau, il est devenu tout spirituel et la demeure spirituelle des âmes les plus spirituelles ; il est devenu honorable, et le trône d'honneur des plus grands princes de l'éternité ; il est devenu insigne en dévotion, et le séjour des plus illustres en douceur, en grâces et en vertus ; il est enfin devenu riche comme une maison d'or, fort comme une tour de David et pur comme une tour d'ivoire.

179. Oh ! qu'un homme qui a tout donné à Marie, qui se confie et perd en tout et pour tout en Marie, est heureux ! Il est tout à Marie, et Marie est tout à lui. Il peut dire hardiment avec David : Haec facta est mihi : Marie est faite pour moi ; ou, avec le Disciple bien-aimé : Accepi eam in mea. Je l'ai prise pour tout mon bien, ou, avec Jésus-Christ : Omnia mea tua sunt, et omnia tua mea sunt : Tout ce que j'ai est à vous, et tout ce que vous avez est à moi.

180. Si quelque critique, qui lira ceci, s'imagine que je parle ici par exagération et par une dévotion outrée, hélas il ne m'entend pas, soit parce qu'il est un homme charnel, qui ne goûte point les choses de l'esprit, soit parce qu'il est du monde, qui ne peut recevoir le Saint-Esprit, soit parce qu'il est orgueilleux et critique, qui condamne et méprise tout ce qu'il n'entend pas. Mais les âmes qui ne sont pas nées du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu et de Marie, me comprennent et me goûtent ; et c'est pour elles aussi que j'écris ceci.

181. Cependant je dis pour les uns et les autres, en reprenant ma matière interrompue, que la divine Marie, étant la plus honnête et la plus libérale de toutes les pures créatures, elle ne se laisse jamais vaincre en amour et en libéralité ; et pour un œuf, dit un saint, qu'on lui donne, elle donne un bœuf ; c'est-à-dire, pour peu qu'on lui donne, elle donne beaucoup de ce qu'elle a reçu de Dieu ; et, par conséquent, si une âme se donne à elle sans réserve, elle se donne à cette âme sans réserve, si on met toute sa confiance en elle sans présomption, travaillant de son côté à acquérir les vertus et à dompter ses passions.

182. Que les fidèles serviteurs de la Sainte Vierge disent donc hardiment avec saint Jean Damascène : "Ayant confiance en vous, ô Mère de Dieu, je serai sauvé ; ayant votre protection, je ne craindrai rien ; avec votre secours, je combattrai et mettrai en fuite mes ennemis : car votre dévotion est une arme de salut que Dieu donne à ceux qu'il veut sauver : Spem tuam habens, o Deipara, servabor ; defensionem tuam possidens, non timebo ; persequar inimicos meos et in fugam vertam, habens protectionem tuam et auxilium tuum ; nam tibi devotum esse est arma quaedam salutis quae Deus his dat quos vult salvos fieri" (Joan. Damas., ser. de Annuntiat).