Pontmain

L'année 1871 commençait mal pour la France, déjà frappée par de lourdes défaites. Les armées allemandes avançaient sur tout le territoire. À l’ouest, le général Chanzy avait abandonné Le Mans, traversé Laval et s’était replié sur les hauteurs de la Mayenne pour défendre l’entrée de la Bretagne. L’hiver jouait en faveur de l’ennemi : la terre, gelée et recouverte de neige, semblait refuser aux hommes même un tombeau. La nuit du 17 janvier était particulièrement claire, et les étoiles brillaient sur la neige épaisse qui étouffait tous les bruits.

Dans le petit village de Pontmain, vers 17h30, un calme inhabituel régnait. Pontmain, situé à l’extrémité de la Mayenne entre l’Ille-et-Vilaine et la Manche, n’était plus qu’un village de deux cents habitants, presque tous cultivateurs ou petits commerçants. Le curé, l’abbé Guérin, y était depuis 1836. Homme simple et pieux, il avait une grande dévotion pour la Vierge Marie et depuis le début de la guerre, il faisait réciter chaque matin le chapelet pour la France et pour les trente-huit jeunes du village partis au front.

Ce soir-là, dans une grange à cinquante mètres de l’église, César Barbedette travaillait avec ses deux fils, Eugène, 12 ans, et Joseph, 8 ans, à préparer de la nourriture pour les animaux. Tout en pilant des ajoncs, ils parlaient de leur frère aîné, parti pour la guerre en septembre, dont on n’avait pas de nouvelles. Fatigué, Eugène posa son pilon et s’avança vers la porte entrouverte pour regarder le ciel.

Soudain, il resta bouche bée. Joseph, le voyant, s’écria : « Oh ! je vois une grande et belle dame ! » Eugène la regardait, émerveillé. Elle flottait dans les étoiles, à une vingtaine de pieds au-dessus du toit. Jeune, lumineuse, souriante, vêtue d’une robe bleue couverte d’étoiles, sans ceinture ni taille. Ses larges manches descendaient jusqu’aux mains, un voile noir couvrait ses cheveux et ses épaules, et un diadème fin ornait sa tête. Eugène crut d’abord que cette vision annonçait la mort de son frère, mais la Vierge le regardait et souriait.

Heureux de partager cette vision, les deux enfants décrivaient ensemble tous les détails : « Regardez ! là, là ! » criaient-ils. Leur père, incrédule, leva les yeux, mais ne vit rien. « Mes petits gars, vous ne voyez rien. Venez travailler, la soupe est presque prête », dit-il. Les enfants obéirent. Mais quelques instants plus tard, le père leur demanda : « Eugène, va voir encore une fois. » L’enfant retourna à la porte : « Oui, papa, c’est toujours la même chose. Que c’est beau ! »

La mère Barbedette arriva. Les enfants s’exclamèrent de nouveau, mais elle ne voyait rien. Elle savait pourtant qu’ils disaient la vérité. « Peut-être est-ce la Vierge, dit-elle. Récitons cinq Pater et cinq Ave en son honneur. »

Pendant ce temps, des voisins sortaient pour comprendre le tumulte. Les enfants, enthousiasmés, continuaient de montrer la Dame dans le ciel : « Que c’est beau ! » Leur mère ferma la grange et pria avec eux : « Voyez-vous encore quelque chose ? » — « Oui, c’est toujours la même chose ! » dit Eugène. Elle mit ses lunettes… sans résultat. « Vous ne voyez rien ? » finit-elle par dire, un peu sèchement.

Le repas fut bref, les enfants impatients de revoir la Dame. Leurs parents, émus, les laissèrent retourner à la grange. « Elle est là encore ! » s’exclamèrent-ils. — « Comme sœur Vitaline ? » demanda la mère. — « Oui ! » répondit Eugène. Sœur Vitaline, la religieuse de l’école, ne voyait rien, malgré toutes les indications des enfants.

Bientôt, deux petites élèves de l’école, Françoise Richer (11 ans) et Jeanne-Marie Lebossé (9 ans), rejoignirent la scène et, immédiatement, elles virent la Dame et décrivirent exactement la même robe bleue parsemée d’étoiles.

On fit venir le curé, et bientôt une cinquantaine d’adultes se rassemblèrent. Mais seuls les enfants voyaient la Dame. Parmi eux, le petit Eugène Friteau (6 ans), frêle et malade, qui devait mourir quelques mois plus tard, et la toute petite Eugénie Boitin (2 ans), qui prononçait encore « Le Jésus ! » avec ses mots simples.

Autour de la Vierge, un ovale bleu se forma, encadré par quatre cierges, deux à hauteur des genoux, deux à hauteur des épaules. Sur sa poitrine, une petite croix rouge apparut. Eugène s’exclama : « Elle tombe dans l’humilité ! »

Le curé et la sœur Marie-Édouard firent prier tout le monde. Les enfants virent la Dame grandir : deux fois la taille de sœur Vitaline. Les étoiles se multiplièrent sur sa robe. Après le chapelet, le Magnificat fut chanté. Une banderole blanche se déroula sous l’ovale, et les enfants épelèrent les lettres qui se formaient : « MAIS PRIEZ, MES ENFANTS ».

À 19h30, ils virent apparaître une seconde phrase : « DIEU VOUS EXAUCERA EN PEU DE TEMPS », suivie d’un point brillant comme un soleil. Les enfants riaient de joie, la Vierge souriait. L’Inviolata et l’Ave maris Stella furent chantés. Une croix rouge apparut, avec un Christ cloué dessus, et la Vierge abaissa ses mains, laissant apparaître une petite croix blanche sur chaque épaule.

À 20h45, l’apparition se retira, laissant une foule silencieuse et recueillie. L’émotion se répandit rapidement dans toute la région. L’armistice du 28 janvier confirma la promesse de Marie. Après enquête, l’évêque de Laval, Mgr Wicart, reconnut officiellement, le 2 février 1872, que « l’Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, avait véritablement apparu le 17 janvier 1871 » aux quatre enfants de Pontmain. Depuis, un pèlerinage s’est développé, une basilique a été construite, et le diocèse célèbre un office propre pour commémorer cette apparition.

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