Les merveilles divines des âmes du purgatoire

La charité bien comprise demande qu'on porte un prompt secours aux âmes du purgatoire.

Il n'entre pas dans ma pensée de traiter, en quelques lignes, des perfections de la charité envers les âmes du purgatoire, je me contenterai d'en indiquer quelques-unes.

La charité la plus parfaite est celle qui s'applique à soulager les plus grandes misères, et l'obligation de secourir les nécessiteux est d'autant plus rigoureuse que leur détresse est extrême. Or, quelle plus douloureuse nécessité que celle des âmes plongées dans un Océan de douleurs, vouées aux souffrances les plus atroces, aux supplices les plus intolérables ? Les commentateurs appliquent au purgatoire ces paroles du prophète Malachie : « Le Messie sera comme un homme qui s'assied pour faire fondre et pour épurer l'argent ; il purifiera les enfants de Lévi, et il les rendra nets comme l'or qui a passé par le feu . » De même que le chimiste distille de diverses substances les sucs les plus purs pour en composer un seul extrait, de même Dieu, dans le laboratoire de sa miséricordieuse Justice compose comme la quintessence de tous les maux qu'on peut souffrir ici-bas, tels que les supplices violents, les tourments des martyrs, les angoisses du cœur et les maladies naturelles. Le prophète Isaïe semble y faire allusion par ces paroles : « Le Seigneur purifiera les souillures de la fille de Sion dans l'ardeur du feu. »

Le feu du purgatoire est doué d'une puissance surnaturelle, d'une activité et d'une violence incomparables parce qu'il est l'instrument de la divine Justice. Tertullien appelle le purgatoire un enfer transitoire, parce que, dit-il, on y souffre comme dans l'enfer, la peine du dam et la peine du sens. Le feu du purgatoire est le même que celui de l'enfer, suivant saint Augustin ; la seule différence est dans la durée : « Le même feu, dit-il, purifie le juste et tourmente le réprouvé. »

Oh ! combien elle est admirable, cette charité qui s'applique à délivrer les défunts ! car il ne s'agit pas seulement de procurer aux pauvres la nourriture et le vêtement, de soigner et de guérir les malades, mais de retirer des âmes infortunées de l'abîme immense où sont réunis tous les maux.

Cette charité paraîtra plus précieuse encore, si l'on considère les biens inestimables qu'on procure à ces âmes. Tous les siècles ont regardé comme un prodige de bonté, l'action du grand Théodose qui tira de sa misérable condition la jeune fille Athénaïs pour l'élever sur le trône impérial. David a rendu au Seigneur mille et mille louanges de ce qu'il avait daigné changer sa houlette de berger contre le sceptre d'Israël. Oh ! combien elle est plus excellente, cette charité qui élève une âme à la gloire éternelle !

Ne pourrait-on pas dire, en quelque sorte, que cette charité est aussi grande que le bien qu'elle assure ? Les âmes du purgatoire l'apprécient bien mieux que nous, elles qui comprennent ce que c'est que de contempler Dieu sans voile, Dieu, le premier principe et la dernière fin ! Elles pénètrent la signification de ces mots : s'unir à Dieu, à cet aimable objet qu'elles aiment d'un ardent autour, et vers lequel se portent tous leurs désirs. Cet amour, qui ne peut se satisfaire, les tourmente beaucoup plus que le feu qui les consume. Tertullien explique admirablement cette vérité par l'exemple de Job, image sensible de l’âme dans le purgatoire, ainsi que l’Église le fait entendre elle-même en appliquant ses leçons à l'office des morts. Tout le corps de ce saint homme, modèle de patience, était couvert d'ulcères qui le tourmentaient de la tète aux pieds, et, parmi toutes ces douleurs, il en était une plus intolérable qui lui arrachait des plaintes amères, c’était que ses yeux n'apercevaient plus le bien suprême : « Mon œil est plongé dans l'amertume ; oh  ! pourquoi me cachez-vous votre visage ? » Comme s'il disait : Ne pas vous voir, ô mon Dieu ! c'est la douleur des douleurs  ! « On plaint l’œil qui est tout entier dans les tourments, » dit encore Tertullien. Ainsi, l'âme du purgatoire n'a point de souffrance qui l'éprouve autant que la privation de la vue de Dieu, les autres peines ne lui semblent rien en comparaison de celle-là. Or, que fait la charité à l'égard des âmes ? elle hâte le terme de l'épreuve et les met en possession de ce souverain bien, vers lequel elles aspirent avec toute la violence de leur ardent amour.

Travailler à leur délivrance, est non-seulement un acte de charité envers le prochain, mais encore un acte direct d'amour de Dieu, car il tarde à cette tendresse infinie de recevoir ces âmes bien-aimées dans son sein, et de leur communiquer sa béatitude et sa gloire : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes, » dit-il, au livre des proverbes, comme si la compagnie de ses créatures pouvait ajouter quelque chose à sa félicité, et qu'il ne fût parfaitement heureux qu'en les faisant participer à ces biens infinis dont il est la source. Ces âmes sont ses chères filles et les épouses bien-aimées du Sauveur, rachetées au prix de son sang. Considérez quel bonheur éprouverait un roi, si un ami fidèle lui ramenait un fils bien-aimé, retenu longtemps captif chez un peuple barbare. Quel accueil ne ferait pas un époux au médecin qui lui rendrait son épouse bien-aimée guérie d'une longue et cruelle maladie ? Ah ! Dieu chérit bien autrement ces âmes saintes ; c'est avec une joie sans mesure qu'il les introduit dans sa gloire. Et quelle ne sera pas sa reconnaissance pour les bienfaiteurs de ces âmes, pour ceux qui les délivrent et les font entrer, selon l'expression de saint Pierre, dans la parfaite liberté des enfants de Dieu, et qui les amènent du fond des ténèbres à son admirable lumière.

En outre, en délivrant ces âmes, nous envoyons au ciel de parfaites adoratrices de la divine Majesté. Nous, dans les ténèbres et dans les misères de cette vie, nous ne pouvons ni connaître ni aimer convenablement cette divine Bonté ; c'est au sortir de la prison du corps, en se trouvant face à face avec Dieu, que l'âme obtient une connaissance parfaite de la Beauté divine, et se répand en actes séraphiques de charité plus élevés que ceux de Marie-Madeleine dont le Seigneur a dit qu'elle avait tant aimé, plus ardents que ceux de saint Pierre assurant par trois fois qu'il aime Jésus, et le prenant lui-même pour témoin de la vérité de son amour : « Vous savez, Seigneur, que je vous aime. »

Qu'ils doivent être touchants les premiers actes de reconnaissance des âmes délivrées, quand, pour la première fois, elles se trouvent en présence de la Miséricorde céleste ! quelle adoration profonde des éternelles perfections ! avec quelle ardeur elles doivent redire cette hymne de l'Apocalypse : « Bénédiction, honneur, gloire, actions de grâces à notre Dieu dans les siècles des siècles ! » Or, nous participons à ces actes parfaits d'amour, de gratitude et de louange envers la divine Majesté, toutes les fois que nos suffrages introduisent une âme dans la céleste Patrie.

Enfin, pour conclusion, je citerai, selon le récit de Denis-le-Chartreux, les paroles que le Sauveur adressa à sainte Gertrude dans une révélation : « Toutes les fois que vous délivrez une âme, cela m'est aussi agréable que si vous me rachetiez moi-même de la captivité. »

Donc, lorsque vous aurez délivré une âme, vous aurez fait au divin Sauveur autant de bien que si vous l'aviez racheté lui-même de la servitude. Oh ! de quelles ineffables faveurs Dieu récompensera votre charité au jour de la Rémunération !