Excellence des suffrages en faveur des défunts.

Une grave controverse s'éleva entre deux célèbres religieux de l'ordre des Frères-Prêcheurs, Bertrand et Benoît. Il s'agissait de savoir ce qui est le plus agréable à Dieu et le plus profitable pour nous-mêmes : d'offrir nos bonnes œuvres pour le soulagement des défunts, ou de les consacrer à la conversion des pécheurs. Bertrand, grand avocat des pécheurs pour lesquels il offrait souvent le saint sacrifice et faisait de continuelles oraisons jointes à des œuvres de pénitence, s'efforçait de faire prévaloir leur cause. « Les pécheurs, disait-il, n'ayant pas la grâce de Dieu, sont dans un état de perdition éternelle ; ils sont constamment exposés aux embûches des mauvais esprits qui cherchent à leur faire perdre le ciel et à les entraîner dans les tourments de l'enfer. Celui qui ne connaît pas le prix des âmes, ne s'étudie pas à les gagner à Dieu. Le Verbe divin en descendant sur la terre, et se dévouant à la mort la plus douloureuse, nous apprend le cas que nous devons en faire. Il n'est point d'œuvre plus sublime et qui ressemble plus à celle de Dieu, que de coopérer au salut des pécheurs. Saint Denis assure que ce qu'il y a de plus divin dans les choses divines, c'est de travailler à les sauver, afin qu'ils échappent aux mains de l'ennemi commun et puissent arriver jusque dans le sein de leur bienfaisant Créateur. Laisser périr une âme qui a coûté au Sauveur son sang et sa vie, c'est laisser perdre le prix de la Rédemption.

Quant aux âmes du purgatoire, disait ce bon religieux, elles sont hors de péril, assurées de leur salut éternel ; il est vrai qu'elles sont plongées dans un abîme de douleurs, mais elles sont au port de la grâce ; si elles gémissent prisonnières, pour des dettes précédemment contractées, c'est avec la certitude de les voir acquittées bientôt et de rentrer dans la liberté des enfants du Dieu si bon dont elles sont les amies. Ah ! dans quel état différent sont les pauvres pécheurs ! ils sont les ennemis de Dieu, malheur le plus redoutable et le plus digne de compassion, parmi tous ceux qui peuvent fondre sur l'homme. »

Benoît, qui était le protecteur des âmes du purgatoire pour lesquelles il offrait toutes ses bonnes œuvres, répondait : « Les pécheurs ne sont liés que par des chaînes volontaires et ils s'y plaisent, puisqu'ils peuvent les briser quand ils veulent ; tandis que les morts sont enchaînés pieds et mains, contre leur gré, dans les tourments les plus affreux ; il ne leur reste de libre, pour ainsi dire, que la langue pour réclamer le secours des vivants à qui ils disent, comme Job affligé : « Pitié, pitié pour moi, vous du moins, mes amis, car la main du Seigneur m'a frappé !»

Dites-moi, si vous aviez devant vous deux mendiants : l'un plein de vigueur et de santé, capable de gagner sa vie, mais aimant mieux la paresse et la mendicité ; l'autre, infirme, privé de l'usage de ses membres, incapable de pourvoir à ses besoins, vous demandant avec larmes la charité, lequel vous semblerait plus digne de compassion ? lequel mériterait le plus de secours, surtout si celui qui est infirme, se trouvait en proie aux plus cruelles souffrances ?

C'est précisément notre cas. Ces âmes sont dans un cruel martyre et il leur est impossible de s'en délivrer et même de l'alléger ; il est vrai qu'elles ont mérité cette peine par leurs fautes passées, mais actuellement elles les ont pleurées et détestées, et en éprouvent une entière contrition ; elles sont dans la grâce du Seigneur, elles lui sont agréables et sont redevenues ses filles bien-aimées, tandis que les pécheurs sont devant Dieu comme des ennemis et des rebelles. Si donc, la charité bien comprise veut que nous nous conformions à la très-sage bonté de Dieu, il est évident que nous devons nous appliquer de préférence, à soulager ceux qu'il aime le plus. »

Bertrand, toutefois, ne se rendit pas à ces raisons. Une apparition miraculeuse devint nécessaire pour le convaincre.

La nuit suivante, comme il se rendait au chœur pour chanter l'office, tout-à-coup apparaît devant lui une âme du purgatoire, sous la forme d'un spectre horrible, accablé sous un poids énorme ; le fantôme, en gémissant, s'approche du religieux et le charge de cet épouvantable fardeau. Oh ! alors, comme dit Isaïe, le tourment lui donna l'intelligence ; il comprit qu'il ne s'occupait pas assez des âmes souffrantes ; aussi, dès le matin , la compassion dans le cœur, et les larmes aux yeux, il célébra le saint sacrifice en leur faveur, et continua cette pratique toute sa vie.

Le grand docteur saint Thomas d'Aquin s'est prononcé en faveur des âmes du purgatoire dans les paroles suivantes, tirées de sa Somme théologique : « Les suffrages pour les morts sont plus agréables à Dieu que les suffrages pour les vivants, parce que les premiers se trouvent dans un plus pressant besoin, ne pouvant se secourir eux-mêmes comme ceux qui vivent encore. »

J'ajoute cependant que plusieurs saints docteurs, conciliant les deux opinions, enseignent qu'il faut offrir les bonnes œuvres pour les âmes du purgatoire, afin que celles-ci prient et intercèdent pour la conversion des pécheurs.