On ne sort du purgatoire qu'après une expiation complète.

Il ne faut pas croire qu'il n'y ait que les grandes fautes déjà remises par la pénitence qui méritent les peines du purgatoire, car les moindres imperfections seront purifiées par le feu, selon la parole de Malachie : « Le Seigneur purifiera les enfants de Lévi, c'est-à-dire les justes, et il les passera au creuset comme l'or. »

Nous en lisons un exemple dans la vie de saint Séverin, archevêque de Cologne. Ce prélat était parvenu à une sainteté éminente, et le don des miracles dont il fut investi, l'avait rendu l'objet de l'admiration des peuples.

Peu de temps après sa mort, il apparut à un chanoine de sa cathédrale, un jour que ce prêtre traversait un petit bras du Rhin. Étonné de voir le saint archevêque sous l'aspect de la souffrance, il lui demanda ce qu'il faisait dans ce lieu, et pourquoi la couronne de gloire ne ceignait pas encore son front : « Si vous désirez le savoir, répondit le défunt, donnez-moi votre main. » Et, lui prenant la main droite, il la plongea légèrement dans l'élément mystérieux qui le consumait, O prodige ! cette main quoique retirée aussitôt, fut brûlée si profondément, que les chairs s'en allaient en lambeaux et les articulations étaient presque disjointes. Le chanoine, dont l'étonnement égalait la souffrance, s'écria : « O Père saint, vous dont les vertus furent si parfaites, vous dont le nom glorieux est l'objet de notre vénération, comment êtes-vous condamné à une aussi horrible peine ? « Je souffre, répondit l’évêque, pour avoir récité trop à la hâte, et d'une manière distraite, les heures canoniales. Les affaires dont je m'étais laissé surcharger à la cour de l'empereur ont été la cause de ces manquements. Oui, c'est pour ces fautes que j'endure cette ardeur dévorante dont je vous ai donné une faible idée. Mais je compatis à votre souffrance ; prions humblement tous les deux la divine Clémence de rétablir votre main dans son premier état. » La prière était à peine achevée, que le chanoine fut parfaitement guéri. « Maintenant que vous êtes libre, ajouta l’évêque, songez à ma délivrance ; allez trouver les prêtres de mon Église de Cologne et les autres personnes connues par leur piété sincère ; suppliez-les de présenter à Dieu pour moi de ferventes supplications, de distribuer des aumônes, ah ! surtout qu'on célèbre le saint sacrifice ! Si l'on exerce envers moi ces œuvres de charité, je serai délié de mes chaînes, et j'irai rejoindre les bienheureux du ciel.

Une peine non moins rigoureuse fut infligée à Durand, abbé d'un monastère, puis évêque de Toulouse.

Alors qu'il n'était que simple moine, il lui arrivait souvent, bien qu'il fut sincèrement vertueux, de dire des paroles trop facétieuses et trop mondaines, qui répandaient l'esprit de dissipation dans le monastère. Hugues, son abbé, lui fit à ce sujet de justes admonitions, lui rappelant que les lèvres d'un prêtre doivent être prudentes selon ces paroles de l’Écriture : « Les lèvres du prêtre seront les dépositaires de la science ; et c'est de sa bouche que l'on recherchera la connaissance de la loi.» Il l'avertit même que Dieu le châtierait sévèrement dans le purgatoire, s'il ne se corrigeait pas. Mais Durand ne sut pas triompher de ce défaut, et lorsqu'il fut élevé à l'épiscopat, bien des fois encore, on lui entendit faire des plaisanteries burlesques, et d'autant plus déplacées qu'elles sortaient de la bouche d'un évêque.

Ce prélat étant venu à mourir, se fit voir au Père Séguin, son intime ami. Il avait la bouche tout ulcérée et la langue tout en feu. D'une voix gémissante, il le conjura d'aller supplier l'abbé dont il avait négligé les sages avis, de vouloir bien le secourir par ses suffrages. Au récit de cette apparition, Hugues, ému d'une pitié toute paternelle, convoque ses religieux, raconte la vision et leur enjoint de garder pendant toute une semaine un silence perpétuel, afin d'apporter un remède aux cuisantes douleurs que le défunt endurait pour son excès de loquacité, guérissant ainsi les contraires par les contraires.

Mais il arriva qu'un des moines parla un peu, et le prélat apparut de nouveau, se plaignant avec amertume de cette infraction. Il fallut donc recommencer une autre semaine de silence et de prières. Au bout de ce temps, le défunt apparut encore à l'abbé ; mais cette fois revêtu des vêtements pontificaux et tout rayonnant de joie et de splendeur. Il rendit d'affectueuses actions de grâces au monastère qui l'avait si charitablement secouru, puis il s'éleva vers les cieux pour glorifier à jamais la divine Miséricorde.