Le purgatoire des paroles inutiles et inconvenantes.

Saint Ambroise recommande fortement aux vierges consacrées à Dieu, l'observation rigoureuse du silence, principalement lorsqu'elles sont au chœur, parce que l’Époux céleste, quand il vient, n'entre dans une âme qu'autant que les portes en sont fermées aux discours profanes, et ouvertes aux louanges de Dieu. «L’Époux, dit ce grand docteur, veut que la porte soit fermée quand il frappe. Cette porte, c'est la bouche qui ne doit s'ouvrir que pour le Seigneur

Césaire raconte un fait remarquable qui démontre Combien les conversations dans le lieu saint déplaisent à Dieu.

Dans un monastère de l'ordre de Citeaux, appelé Saint-Sauveur, deux jeunes filles, Gertrude et Marguerite, de familles riches et distinguées, firent profession et vouèrent à Dieu leur virginité. On les avait placées au chœur l'une à côté de l'autre. La première, quoique très-vertueuse, avait cependant le malheureux défaut de trop parler ; elle rompait souvent le silence, et entraînait sa compagne dans cette faute, ce qui lui attira un sévère châtiment après sa mort. Une maladie l'emporta a la fleur de ses années : on la déposa, selon la coutume du temps, dans un caveau de l'église. Un soir, pendant que les religieuses chantaient l'office, Gertrude apparaît devant l'autel, y fait une profonde génuflexion et va s'asseoir, comme autrefois, à côté de Marguerite ; celle-ci, à la vue de cette ombre, est saisie d'effroi, elle tremble de tous ses membres et devient si pâle, qu'on s'aperçoit bientôt qu'il lui est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Marguerite, encouragée par ses compagnes, va se prosterner aux pieds de la Mère abbesse, lui raconte que sœur Gertrude lui était apparue et qu'elle était restée placée à côté d'elle jusqu'à la fin des vêpres, qu'à ce moment elle s'était levée, avait fait une inclination jusqu'à terre et avait disparu.

La prudente supérieure, craignant que tout cela ne fût l'effet de l'imagination, ou quelque illusion du démon, lui donna cet ordre : «Si Gertrude vient encore se placer près de vous, vous lui direz : Benedicite, et si elle répond selon notre usage : Dominus, vous lui demanderez d'où elle vient et ce qu'elle veut. »

Le jour suivant, à la même heure, Gertrude apparut de nouveau ; Marguerite la salua par Benedicite ! — Dominus ! répond le fantôme. Ma bien-aimée sœur Gertrude, continue la religieuse, d'où venez-vous à cette heure et que voulez-vous- ? Je viens, dit-elle, satisfaire à la Justice divine dans le lieu même où j'ai offensé .Dieu avec toi en rompant le silence, et en te le faisant rompre par des discours inutiles pendant les saints offices. Le Juge équitable veut que je vienne ici subir le châtiment de ces fautes. Oh ! si lu savais combien je souffre ! Je suis tout environnée de flammes ; ma langue surtout en est consumée, sans que je trouve le moindre rafraîchissement. Ma chère sœur, si tu as le malheur de retomber dans ces fautes, vois les cruelles peines qui t'attendent, toi et les compagnes que tu aurais entraînées. Puis elle disparut.

Elle revint plusieurs fois se recommander aux prières des religieuses jusqu'à ce que, délivrée par leurs suffrages, elle dit un dernier adieu à Marguerite qui la vit se diriger vers son tombeau, en soulever la pierre et s'y coucher pour toujours.

Ces apparitions et ce dernier avis consternèrent tellement Marguerite, qu'elle tomba dans une grave maladie et ne tarda pas à être à toute extrémité, même on la crut morte. Mais ce n'était qu'une sorte d'extase, pendant laquelle, elle vit des choses admirables de l'autre vie. Quand elle fut revenue à elle-même, elle les raconta à toutes les sœurs qui comprirent la nécessité de la mortification des sens. Désormais, sœur Marguerite observa scrupuleusement la règle du silence pour ne pas encourir dans le purgatoire le châtiment dont l'avait menacée la défunte, et elle veilla avec tant de soin sur ses paroles, qu'elle pouvait dire avec le Prophète royal : « Je me suis promis de veiller sur moi afin de ne point pêcher par la langue, et j'ai mis une barrière à mes lèvres. »