Admirable échange de charité entre les vivants et les morts.

Dans cet admirable échange de la charité qui règne entre les vivants et les morts, il n'est pas facile de décider de quel côté est le plus grand avantage, parce que si d'une part les suffrages que les morts reçoivent des vivants, les soulagent et les délivrent, de l'autre, les grâces que les vivants reçoivent des morts, leur sont d'un grand secours pour le temps et pour l'éternité.

La vénérable Mère Françoise du Très-Saint-Sacrement, qui mérita d'être appelée la grande dévote des âmes, peut fournir d'utiles éclaircissements sur ce sujet.

Elle avait sucé avec le lait maternel une tendre piété pour les âmes souffrantes, et s'était consacrée tout entière à leur délivrance. Elle récitait chaque jour à cette intention le rosaire, qu'elle avait coutume de nommer l'aumônier des âmes, et terminait chaque dizaine par le Requiescat in pace. Les jours de fête où elle était plus libre de son temps, elle récitait de plus l'office des morts. Pendant la plus grande partie de l'année elle jeûnait au pain et à l'eau, accablait son corps de cruelles disciplines, ne quittait jamais son rude cilice, et savait encore troubler son repos par d'autres instruments de pénitence. Toutes les fonctions dont elle s'acquittait, tous les travaux qu'elle faisait, les pensées de son esprit, ses peines intérieures, les fatigues du corps, tout était consacré au soulagement des âmes. Son zèle ne se bornait pas là : elle formait avec les religieuses, ses confidentes, une sainte ligue de prières extraordinaires et de bonnes œuvres en faveur des âmes du purgatoire. Aux prêtres qui célébraient dans son église, elle demandait avec instance des messes de Requiem ; aux laïques qui venaient au monastère, elle conseillait de distribuer beaucoup d'aumônes en faveur des défunts. Enfin pour les secourir, elle leur avait appliqué la satisfaction de ses bonnes œuvres, et présentait chaque jour à la Justice divine pour leur soulagement ses oraisons, ses pénitences, son observance rigoureuse de la sainte règle, et les indulgences qu'elle gagnait.

Le malin esprit s'efforça de lui suggérer une pensée de regret ; il lui représenta qu'en se dépouillant ainsi du fruit de ses bonnes œuvres pour l'appliquer aux autres, elle aurait à souffrir pour ses propres fautes, de longues et atroces peines dans le purgatoire. Mais ce motif d'intérêt personnel ne fit aucune brèche à ce cœur de diamant ; d'ailleurs les âmes qui lui apparaissaient, l'assuraient qu'à leur entrée au ciel, leur intercession puissante lui obtiendrait sa délivrance du purgatoire, et que Dieu réservait une belle couronne à son héroïque charité.

Parlons maintenant un peu de la reconnaissance de ces bonnes âmes envers leur généreuse bienfaitrice. Elles la visitaient fréquemment, non dans le seul but de solliciter ses suffrages, mais pour la remercier. Parfois elles l'attendaient visiblement à la porte de sa cellule quand elle se rendait à l'office, et se recommandaient à elle. D'autres fois elles entraient dans sa chambre, et si la sainte dormait, elles attendaient patiemment, rangées autour de son pauvre lit. A son réveil, la servante de Dieu reprochait à ces chères âmes de ne l'avoir pas appelée. « Vous n'avons pas voulu, répondaient-elles, interrompre le repos qui vous est nécessaire ; nos peines sont adoucies par votre présence. »

Si la sainte était éveillée, elles lui disaient en entrant, afin qu'elle ne se crût pas le jouet d'une illusion de Satan : « Que Dieu vous ait en sa sainte paix, servante du Seigneur, épouse du Christ, que Jésus soit avec nous toujours. » Puis elles témoignaient leur vénération pour une croix enrichie de reliques, que leur bienfaitrice conservait dans sa cellule. Si cette bonne religieuse récitait son rosaire, elles le lui prenaient des mains et le baisaient avec respect comme le précieux instrument de leur salut et de leur délivrance.

Quand la sainte était malade, ou que son cœur était affligé, on les voyait accourir pour la soulager et la consoler ; elles la prévenaient aussi, par une permission de Dieu, que le démon, frémissant de la voir lui arracher des âmes, lui dressait des embûches, et elles les faisaient connaître à la sainte, afin qu'elle pût les déjouer par les sacrements et la prière.

Souvent les âmes lui apparaissaient sous des formes propres a exciter sa compassion ; elles étaient ordinairement accompagnées des instruments de leurs péchés devenus désormais des instruments de supplices. Tantôt c'étaient des évêques, la mitre sur la tête, la crosse à la main et en même temps, environnés de flammes. «Nous souffrons ces peines, disaient-ils, pour avoir «cherché ambitieusement les dignités et n'avoir pas correspondu aux obligations qu'elles nous imposaient. » D'autres fois, c'étaient des prêtres avec leurs ornements en feu, l'étole changée en chaînes, les mains couvertes d'ulcères. Ils s'accusaient d'avoir traité avec irrévérence le divin corps de Jésus-Christ et d'avoir administré sans respect les sacrements.

Un religieux se fit voir entouré d'objets précieux, d’écrins, de fauteuils, de tableaux tout enflammés, parce qu'il avait manqué à son vœu de pauvreté en ornant sa cellule de riches meubles.

Enfin, elle vit apparaître avec tous les insignes de sa profession un notaire de Soria, qui lui donna l'explication de ses tourments. « Je porte, dit-il. cet encrier, cette plume, ce papier tout enflammés parce qu'ils me servaient à des actes illégitimes et contraires à l'équité ; ces cartes tout en feu que je suis obligé de tenir dans les mains montrent ma passion pour le jeu ; cette bourse brûlante contient mes gains illicites. Au moment de mourir, j'aurais été infailliblement damné si une sincère contrition ne m'avait préservé de ce malheur. Cependant la divine Justice me condamne à un long et rigoureux purgatoire, à moins que vous ne l'abrégiez par vos bonnes œuvres. »

Ces apparitions causaient à la servante de Dieu un incroyable chagrin ; mais d'un autre côté elle éprouvait une grande consolation, lorsque les âmes délivrées venaient la remercier avant de monter au ciel.

Nous ne pouvons passer sous silence ce qui lui arriva avec Christophe de Ribéra, évêque de Pampelune. Ce prélat ayant appris que la Mère Françoise avait une grande dévotion pour les âmes souffrantes, et qu'elle avait vu dans le purgatoire trois de ses prédécesseurs, s'empressa de prier et de faire célébrer pour eux un grand nombre de messes. Comme c'était le moment où l'on publiait les bulles et les indulgences dites de la croisade, il en envoya quatorze à la servante de Dieu, en lui faisant dire d'en appliquer trois pour les trois évêques, et les onze autres comme elle l'entendrait. La nuit suivante, les trois prélats vinrent remercier Françoise, et la prier de rendre grâces pour eux à Christophe de Ribéra.

D'autres âmes lui demandaient de leur appliquer le fruit des onze bulles ; néanmoins elles étaient résignées et se montraient même contentes qu'on accordât aux autres cette faveur. Le prélat instruit de tout, envoya à la Mère Françoise un grand nombre de bulles. Les âmes accoururent aussitôt en foule à sa cellule.

La distribution était faite quand deux âmes vinrent demander des bulles ; Françoise leur dit avec peine qu'il ne lui en restait plus : « Il y en a encore deux à appliquer, » reprirent-elles, et elles se mirent en recherche et si bien, qu'elles en découvrirent deux auxquelles on ne songeait point, et qui leur servirent comme de passe-port pour l'éternité bienheureuse.