Les justes eux-mêmes ne sont pas irrépréhensibles devant la justice de Dieu.

Le livre de l'Ecclésiastique compare le juste au soleil : «Il brille comme le soleil, » dit-il. Mais dans cet astre si radieux on découvre des taches, et dans les plus grands saints, Dieu découvre des imperfections. Quel est l'homme si parfait, qui, ayant toujours les yeux élevés vers le ciel, ne touche en même temps la terre de ses pieds ? Et de même que l'or est jeté dans le creuset pour être purifié, de même, le juste sera jeté dans les flammes du purgatoire afin de devenir parfaitement pur.

Dans le couvent des Frères-Mineurs de Paris, mourut un religieux que son éminente piété avait fait surnommer l'Angélique ; et c'était vraiment un ange de perfection dans une chair mortelle.

Il y avait parmi ses confrères, un professeur de Théologie, lequel n'avait pas rempli à son égard, la règle commune de dire trois messes pour chaque religieux qui mourait dans le couvent. Ce n'était pas qu'il ignorât cette obligation, mais il lui semblait inutile d'intercéder pour une âme dont la vie avait été si édifiante, et qu'il croyait déjà élevée au plus haut degré de la gloire. Mais un matin, qu'il se promenait dans les allées du jardin, tout absorbé dans ses méditations théologiques, il vit apparaître le défunt qui lui dit d'un ton attendrissant : « Bon maître, de grâce, ayez pitié de moi. » Surpris de cette apparition et de cette demande, il répondit : « Âme sainte, quel besoin avez-vous de mon secours ? — Je suis retenu dans les flammes du purgatoire, reprit le défunt, parce que vous avez négligé de célébrer les trois messes de règle : si vous remplissez votre obligation, immédiatement, je serai délivré et introduit dans la Jérusalem céleste. Ah ! répondit le religieux, je l'aurais fait avec bonheur, si j'avais pu penser que ces messes vous fussent nécessaires mais en songeant à la vie si sainte que vous avez menée au milieu de nous, je croyais que vous étiez depuis votre mort en possession de la gloire éternelle. N'avez-vous pas observé toutes les rigueurs de la règle ? les jeûnes fréquents, la pauvreté parfaite, l'exactitude à assister au chœur le jour et la nuit ? y avait-il un seul point auquel vous ne fussiez scrupuleusement fidèle ? à tout cela, n'avez vous pas ajouté de nouveaux jeûnes, de nouvelles veilles, et plusieurs autres mortifications ? Comment aurais-je pu me persuader que toutes ces saintes œuvres n'étaient pas plus que suffisantes pour effacer les tâches de votre âme, si toutefois il lui en restait encore ! « Hélas ! dit le défunt, personne ne croit, personne ne comprend avec quelle sévérité Dieu juge et punit sa créature. Les cieux mêmes ne sont pas exempts d'imperfections devant lui. (Job XV, 15.) L'inexorable Justice veut que la plus petite faute soit expiée dans le purgatoire ; elle veut qu'on lui rende compte jusqu’au dernier denier. (Math. V.) Si avec toute votre science vous aviez compris la sainteté de Dieu et sa justice vous n'auriez jamais pensé que je n'avais pas besoin de secours. »

Dès que l'âme eût disparu, le théologien courut à la sacristie pour revêtir les ornements sacerdotaux, et célébra pendant trois jours le saint sacrifice avec une ferveur extraordinaire pour la délivrance du défunt. Le troisième jour, il lui fut révélé que cette âme sainte s'envolait au ciel.

Cette vision fit sur le religieux une impression profonde : dès lors il mit plus de soin à perfectionner chacune de ses actions, et demeura convaincu que la pratique de la perfection est plus nécessaire au salut que les hautes spéculations de la science.