Ingratitude des héritiers envers leurs bienfaiteurs.

Si Dieu doit juger sans miséricorde celui qui n'a pas eu de miséricorde envers les autres, quelle ne sera pas sa rigueur contre ces héritiers cupides qui portent un tort si grave à l'âme de leurs bienfaiteurs, en refusant d'acquitter leurs legs pieux ? Un canon du IVme concile de Carthage, les appelle les meurtriers des malheureux. Le trait que nous allons citer montrera que leur ingratitude, leur impiété, leur injustice sont châtiées, et que ces héritages ne donnent à leurs possesseurs que fatigues et déboires.

A Milan, une propriété peu éloignée de la ville avait été ravagée par la grêle, pendant que les campagnes voisines étaient demeurées intactes et florissantes. On ne pouvait trop s'expliquer la cause d'un fait si extraordinaire, lorsque l'apparition d'une âme du purgatoire fit connaître que c'était un châtiment de la Justice divine sur des enfants ingrats qui n'avaient pas exécuté les legs pieux de leur père. On raconte aussi que bien souvent les âmes des défunts ont fait entendre dans les maisons des bruits effrayants, qu'elles ont bouleversé tout ce qui s'y trouvait, et cela parce que les héritiers ne remplissaient pas les dispositions suprêmes de ces âmes.

A Ferrare, un des plus beaux palais de la ville était resté inhabitable par suite du fracas horrible qu'on y entendait chaque nuit. Le propriétaire se désolait de ne pouvoir faire son séjour dans cette belle habitation et de n'en tirer aucun profit. Un étudiant en droit, fatigué de ces plaintes, et persuadé que ce bruit n'a été inventé que pour faire pur aux pusillanimes, s'offre hardiment à rester seul dans cette maison, pourvu qu'on lui cède gratuitement une chambre pendant dix ans. Le propriétaire accepte avec plaisir cette proposition ; l'étudiant fait porter le jour même au palais, ses livres et ses meubles, et s'y installe résolument.

La nuit vient, le courageux jeune homme se met a l'étude, feuillette ses livres et travaille à une thèse importante qu'il devait soutenir le lendemain. Une pensée de foi l'avait porté a s'éclairer d'un cierge bénit dans le cas où le démon chercherait à lui nuire. Il est minuit ; voici qu'un grand bruit se fait entendre dans tous les appartements ; on eût dit un mouvement de chaînes traînées sur les parquets. L'étudiant ne perd pas courage, il écoute avec impassibilité le bruit qui s'avance de plus en plus ; il lève fièrement la tête, fixe ses veux sur la porte. Elle s'ouvre : qu'aperçoit-il ? …… un spectre hideux, les pieds et les mains entourés de longues chaînes. Le fantôme s'approche, prend un siège, s'assied à côté de lui et le fixe avec des yeux hagards. L'intrépide étudiant continue d'écrire et de consulter ses livres. — « Que cherches-tu donc avec tant de soin ? demanda enfin le spectre. — Je cherche une loi qui m'est indispensable pour établir une thèse. — C'est bien, répondit-il, mais si tu veux trouver de solides raisons, prends et lis le docteur Barthole, le voilà. » Et il met le doigt sur le livre.

L'étudiant poursuivait son travail, lorsqu'à la lueur du jour, cet étrange visiteur se leva et sortit en faisant résonner ses chaînes. Le jeune homme se lève à son tour, prend le cierge bénit et le suit pas à pas jusqu'à un lieu où la terre s'ouvrit et reçut le spectre ; il laisse le cierge dans cet endroit afin de pouvoir y faire des recherches dans la matinée. L'étudiant raconta à ses amis ce qui venait de lui arriver, et se rendit avec eux dans l'endroit marqué ; on creuse la terre et on trouve un cadavre sur lequel était des signes de chrétien. On se hâta de le déposer dans un cercueil, et après les cérémonies et les prières de l’Église, on l'inhuma en terre sainte, et plusieurs messes furent célébrées pour l'âme du défunt. Depuis ce moment, aucun bruit n'a été entendu dans ce palais. Tout le monde fut persuadé que c'était l'âme de l'ancien propriétaire qui, par une permission de Dieu, était venue demander des prières, et que, délivrée des flammes du purgatoire, elle était montée au séjour du repos éternel.