Douloureuses plaintes des âmes du purgatoire.

L'ingénieuse cruauté de Denis-le-Tyran avait fait creuser une prison souterraine que le peuple appelait l'oreille de Denis, parce qu'en un certain endroit de la voûte, était pratiquée une ouverture en forme d'oreille. Au moyen de ce stratagème, les pauvres prisonniers ne pouvaient proférer un mot, pousser un gémissement, un soupir sans être entendus de ce prince barbare.

Ah ! si les prisons du purgatoire étaient faites ainsi par rapport aux vivants, quels douloureux gémissements, quelles plaintes amères, les morts ne feraient-ils pas entendre aux ingrats qui les oublient ? Ce serait un père accusant ses enfants ; un frère, son frère ; une épouse, son époux. Combien d'infortunés testateurs plongés dans les flammes expiatoires, poussent de lamentables soupirs contre de coupables héritiers, qui, paisibles possesseurs de grandes richesses, oublient ceux qui les leur ont péniblement acquises, et ne feraient pas en leur faveur la moindre prière, la plus légère aumône. Combien de pères, au fond de leur cachot obscur, accusent d'ingrats enfants ; cependant, ceux-ci avaient promis à leurs parents moribonds de nombreux suffrages, et voilà qu'après la mort, sont ensevelis dans le même tombeau la dépouille et le souvenir des auteurs de leurs jours et de leur bien-être ; le silence et l'oubli pèsent sur leurs cercueils.

L'illustre chancelier de l'Université de Paris, Jean Gerson, fait mention d'une supplique qu'une mère oubliée adresse à son fils par une permission divine : « Mon fils, lui dit-elle, mon fils bien-aimé, ah ! pensez un peu à votre pauvre mère, écoutez mes gémissements et mes prières ; considérez les tourments auxquels je suis en proie dans ce lieu d'expiation. Au nom de cet amour que vous me portiez, secourez-moi dans ces supplices que l'esprit ne peut concevoir ni qu'aucune langue ne peut exprimer. Venez à mon aide, par de saintes pensées, par des aumônes aux pauvres et des mortifications personnelles. Une seule larme d'un cœur contrit, versée à mon souvenir, suffirait peut-être pour éteindre les ardeurs qui me consument, ou du moins les mitigerait beaucoup. Comment jamais un fils pourrait- il refuser ou différer le soulagement à celle qui l'a conçu dans son sein, enfanté dans la douleur, allaité, nourri et élevé avec tant de dévouement. Lorsque je vivais sur la terre, je vous trouvais toujours affectionné envers moi, obéissant au moindre de mes ordres, plein de gratitude pour mes tendres soins ; comment se fait-il qu'après mon trépas, je vous trouve oublieux, indifférent ? vous, qui à mon lit de mort, me promîtes en pleurant un constant souvenir et de nombreux suffrages. Vous qui me donniez tant de marques d'affection lorsque j'étais vivante, vous ne m'aimez donc plus, maintenant que je suis morte ? Ai-je cessé d'être votre mère ? et vous, n'êtes-vous plus mon fils ? Ah ! s'il vous reste une seule étincelle de l'amour que vous me portiez, entendez mes gémissements, compatissez aux peines que j'endure dans ma triste prison. Si un fils ne songe point à secourir sa mère, à qui pourra-t-elle recourir ?»

Aux plaintes d'une mère, ajoutons celles d'un fils envers sa mère. Thomas de Catimpré raconte de son aïeule, qu'ayant perdu par une mort prématurée, un fils de grande espérance, elle était restée inconsolable ; jour et nuit, elle versait tant de larmes, qu'elle faillit en perdre la vue. Mais cette affliction était en pure perte, car cette mère inconséquente dans sa tendresse, n'avait jamais offert pour son fils un suffrage de messe, d'aumône ou de prière. Aussi le défunt gémissait amèrement dans le purgatoire sur cette affection toute humaine et si stérile, et il suppliait le Seigneur d'éclairer cette mère aveugle.

Dieu exauça sa prière, en envoyant à cette femme éplorée une miraculeuse vision. Un jour, qu'elle était tout absorbée dans sa douleur, elle eut comme un ravissement ; il lui sembla voir au milieu d'une route, une procession de jeunes gens qui s'avançaient pleins de joie vers une magnifique cité. Comme elle cherchait avec anxiété si par hasard, elle n'y découvrirait point son fils, elle l'aperçut en effet, mais bien en arrière de la troupe joyeuse ; son pas était lent et appesanti ; il portail avec peine le poids d'un long vêtement de deuil tout trempé d'eau.

Émue à cet aspect, elle s'écrie : « Pourquoi, ô mon cher fils. marchez-vous si tristement et si loin de vos compagnons ? » L'enfant répondit en soupirant : « Vovez, ô ma mère, je porte le poids de vos larmes stériles, elles me retardent dans ma route, et me forcent ainsi à rester en arrière. Ah ! cessez donc de vous livrer à une aveugle et infructueuse douleur. Si vraiment, vous m'aimez, si vous voulez me secourir, appliquez-moi le mérite de quelques prières, de quelques aumônes ; faites célébrer pour moi le saint sacrifice ; c'est ainsi que vous me prouverez votre amour maternel, et que, me délivrant de ce lieu de supplices, vous m’élèverez à la vie éternelle incomparablement plus heureuse que cette vie terrestre que vous m'aviez donnée. » Après ces paroles la vision s'effaça ; mais elle avait produit un heureux changement. Cette pauvre mère comprenait enfin son devoir, et elle se consola en s'appliquant avec une ardeur extrème à la délivrance de son fils par toutes sortes de bonnes œuvres.