Les peines du purgatoire sont terribles.

Sénèque disait : « Les hommes devraient mépriser les peines de cette vie ; car si elles sont légères, elles ne méritent pas notre attention, et, si elles sont graves, elles sont ordinairement de courte durée. »

Il n'en est pas ainsi du purgatoire dont les peines réunissent souvent la durée à l'intensité. Là, les heures paraissent des jours, les jours des mois, les mois, des années et les années, des siècles. «Oui, dit Thomas à Kempis, une seule heure passée en ce lieu, sera plus insupportable qu'ici-bas, cent années de la plus austère pénitence. »

Voici à ce sujet une histoire terrible tirée des annales des Pères Capucins.

Le père Hyppolyte de Scalvo, grand serviteur de Dieu, était animé d'un zèle ardent pour le salut du prochain, et son cœur brûlait du désir de secourir les âmes du purgatoire. Par ses oraisons et ses pénitences, il leur procurait de continuels suffrages ; et dans ses émouvantes prédications, il exaltait cette œuvre de suprême charité, si agréable à Dieu et si profitable aux vivants. Il voulait que les prémices de ses actions fussent pour elles aussi, prévenant l'heure de matines, il se levait pour réciter l'office de Requiem ; c'était comme le prélude de ses œuvres quotidiennes, toutes consacrées aux morts. Cependant il n'avait encore qu'une idée confuse des tourments du purgatoire ; il ne pouvait concevoir ni se persuader que des supplices atroces fussent infligés par la Justice divine à des âmes chéries de Dieu et destinées à la glorieuse béatitude. Mais il ne tarda pas à être éclairé.

Il avait été envoyé en Flandre pour fonder quelques maisons de Capucins dont la mission était de défendre la foi contre les invasions de l'hérésie. Lorsque sa tâche fut accomplie, on le fixa dans l'un de ces monastères, sous le titre de Père gardien et de Maître des novices. Il s'appliquait avec soin à enseigner à ses élèves la perfection religieuse. Or, il arriva qu'un d'entre eux, très-avancé dans la vie spirituelle, fut frappé par une mort imprévue. Malheureusement, le bon Père était absent dans ce moment là ; aussi éprouva-t-il une douleur amère de n'avoir pu le bénir ni lui conférer la dernière absolution. La nuit suivante, comme il était resté au chœur après matines pour y faire oraison selon sa coutume, il vit apparaître une ombre affreuse qu'enveloppaient des flammes livides. Le Père croyait reconnaître son défunt novice ; bientôt il n'eut plus de doute ; car le spectre vint s'humilier devant lui et s'accuser en gémissant d'une faute qu'il avait commise, fort légère sans doute, ce jeune homme avant toujours été grand observateur de la règle : Donnez-moi, Père charitable, s'écria-t-il, donnez-moi votre bénédiction afin d'effacer cette souillure pour laquelle je satisfais à la Justice divine ; vous-même, imposez-moi la pénitence convenable, je m'empresserai de l'accomplir. Le Juge miséricordieux m'a permis de m’adresser à vous, secourez-moi !

Le gardien, à cette terrible apparition, demeure comme atterré ; un frisson d'horreur parcourt ses veines, et pour se délivrer promptement de la vue de ce spectre, il dit avec précipitation : « Autant qu'il est en mon pouvoir, mon fils, je vous absous, je vous bénis ; et pour pénitence de votre faute, je vous impose seulement de rester en purgatoire jusqu'à l'heure de prime. »

Le saint homme croyait qu'il venait de se comporter en père compatissant et non en juge sévère ; mais le pauvre défunt pensait bien autrement ; ces paroles furent pour lui comme un coup de foudre ; il courait par l’église en se débattant et en criant d'une voix lamentable : «Hélas ! Hélas ! ô cœur sans pitié ! ô Père sans compassion pour un fils affligé ! Quoi punir après ma mort, avec tant de rigueur, une faute que pendant ma vie, vous eussiez jugée digne à peine d’une légère discipline ! Si vous saviez, combien sont affreuses les peines que j’endure en purgatoire, certainement vous ne me condamneriez pas à y rester si longtemps. Oh ! pénitence rigoureuse ! s'écria-t-il encore, puis la vision s'évanouit

Le bon religieux, pénétré de crainte, de confusion et de regret, ne savait comment réparer l'acte de rigueur qu'il venait de commettre, quoique bien involontairement ; mais la charité, toujours ingénieuse, lui suggéra de courir à la cloche du couvent et d'appeler tous les religieux au chœur pour chanter l'office de prime, aimant mieux priver la communauté de quelques heures de sommeil que de laisser plus longtemps son pauvre novice en purgatoire.

Lorsque les prières furent finies, le Père Gardien raconta en versant des larmes, la terrible vision dont le souvenir ne s'effaça jamais de sa mémoire. Pendant les vingt années qu'il vécut encore, il ne cessa de compatir aux souffrances des âmes et d'offrir pour elles de nombreux suffrages. Souvent, dans ses sermons, il répétait ces paroles de saint Anselme : « Après la mort, la moindre peine qui nous attend au purgatoire, est beaucoup plus grande que tous les tourments que l'esprit humain peut concevoir ici-bas. »