Travaillons nous-même à éviter le purgatoire.

C'est avec une grande sagesse que Thomas à Kempis nous avertit de ne pas trop compter sur les prières de nos parents et de nos amis après notre mort, mais de prendre nous-mêmes le plus grand soin de notre salut. « Ne vous fiez pas à vos amis et à vos proches, dit-il dans l'imitation, car ils vous oublieront plus vite que vous ne pensez. Si vous ne vous occupez pas de vous-même actuellement, qui s'occupera de vous quand vous ne serez plus ? »

Est-il un souvenir plus ineffaçable que celui d'un père dans le cœur d'une fille ? Et pourtant, il s'est trouvé des filles, même vertueuses, qui ont délaissé leurs parents défunts.

Archangèle Panigarola, prieure du monastère de Sainte-Marthe à Milan, avait un zèle extraordinaire pour le soulagement des âmes du purgatoire ; elle priait et faisait beaucoup prier en leur faveur. Cependant elle ne songeait que rarement à l'âme de son père, bien qu'elle l'eût tendrement aimé pendant sa vie. Parfois il lui venait l'idée de prier pour lui ; mais hélas ! cette bonne inspiration s'évanouissait aussitôt. Il fallut un événement merveilleux pour contraindre cette fille oublieuse à remplir un devoir aussi sacré.

C'était la fête des morts, Archangèle, retirée dans sa cellule, se livrait avec ardeur à des exercices de prière et de pénitence en faveur des pauvres âmes, tout-à-coup, elle eut comme un ravissement pendant lequel son ange gardien la conduisit dans le purgatoire. Là, parmi plusieurs âmes, elle reconnut celle de son père ; il était plongé dans un étang glacé. A peine eut-il reconnu lui-même sa fille, qu'il s'écria d'un ton plaintif : «O Archangèle, comment as-tu pu oublier si longtemps ton malheureux père dans les horribles tourments qu'il souffre en ce lieu ? Tu as une grande charité envers les étrangers ; j'en ai vu un grand nombre monter au ciel par tes suffrages, et pour moi qui suis ton père, moi qui t'ai élevée, aimée avec une si vive tendresse, tu n'as pas le moindre sentiment de compassion ! Vois les insupportables douleurs que j'endure dans ce lac de glace en punition de ma coupable tiédeur au service de Dieu et de mon indifférence pour le salut de mon âme.

Ah ! sois donc émue une fois de pitié pour ton père, et obtiens-moi, par la ferveur de tes supplications, de sortir de ce lieu de souffrance et de m'envoler au Ciel.»

Archangèle émue au plus profond de l'âme, et étouffée par ses sanglots, ne put répondre que ces paroles : « Je ferai, ô père bien-aimé, tout ce que vous me demandez, je le ferai tout de suite. Plaise au Seigneur que mes prières vous délivrent de vos souffrances.»

L'ange l'enleva alors à ce douloureux spectacle et la conduisit dans un autre lieu. Archangèle lui demanda comment il se faisait que, ayant bien des fois formé la résolution de prier pour son père, elle l'avait toujours oublié. «Je me rappelle même, dit-elle, qu'un matin, comme je commençais à intercéder pour lui, je fus ravie en esprit, et il me sembla que je lui offrais un pain très blanc, mais qu'il le refusait d'un air dédaigneux. Ce qui me fit craindre qu'il ne fût damné, et je ne pensai plus à prier pour lui tandis que je m'appliquais à délivrer tant d'autres âmes qui me sont étrangères.» L'ange lui répondit : «Votre oubli est une permission de Dieu pour punir votre père de sa négligence pour les choses du salut. Ses mœurs étaient bonnes, il est vrai ; mais il n'avait aucun zèle pour les œuvres pieuses que Dieu lui inspirait, et s'il en accomplissait quelques-unes, elles étaient toutes imparfaites.

C'est un décret du Ciel, qu'on se conduise pour l'ordinaire envers ces âmes lâches et insouciantes comme elles se sont conduites elles-mêmes envers Dieu. Voilà la peine : oubli pour oubli. Vous comprenez maintenant le sens de ce refus dédaigneux de votre père. Mais à cette heure, suppliez la divine Miséricorde de le tirer de ce lieu de tourments et de lui ouvrir les portes du repos éternel.»

Après ces paroles, Archangèle revint à elle-même ; mais elle avait le cœur brisé de chagrin. Dans son affliction, il lui semblait entendre résonner à ses oreilles les gémissements de son père, et elle versait un déluge de larmes. Que de prières, de jeûnes, de pénitences, elle fit pour l'âme de son père ! Elle avait l'habitude de demander la délivrance des défunts au nom du précieux sang du Sauveur et de l'amour infini qu'il nous a témoigné sur la croix. Désormais, aux mérites du Rédempteur, elle joignit ceux de la Vierge Marie, et suppliait surtout au nom des douleurs que cette divine Mère ressentit aux pieds de son fils expirant.

Enfin lorsque la justice de Dieu fut satisfaite, l'âme de son père lui apparut, lumineuse, rayonnante de joie. Il remercia sa fille dans les termes les plus affectueux et prit son essor vers l'éternelle béatitude.

Archangèle ressentit dans son cœur autant de consolation qu'elle avait éprouvé de douleur et de regrets.