Dévouement admirable envers les âmes du purgatoire.

Nous avons vu par de nombreux exemples que Dieu dans sa miséricorde infinie, choisit des âmes généreuses pour être les libératrices des défunts qui gémissent dans le purgatoire

Parmi ces âmes élues, le 17 me siècle nous offre deux admirables héroïnes : l'une fut une religieuse de la Visitation, nommée Marie-Denise de Martignat, et l'autre fut connue dans le monde sous le. nom de mère Antée.

Mademoiselle de Martignat, d'une antique et noble famille de la Bresse, réunissait aux qualités du cœur tous les charmes de l'esprit et de la beauté. Aussi avait-elle été recherchée en mariage dès sa plus tendre jeunesse, et avant l'âge de 16 ans, elle avait été fiancée à un jeune gentilhomme digne de sa main.

Le jour des noces de Marie-Denise était fixé, lorsqu'une lettre de son frère, qui était religieux, lui révéla la sublimité de l'état des vierges. Dès lors, elle résolut de rompre avec le monde et fit vœu de chasteté ; son fiancé, touché de ses discours et plus encore de son exemple, prit l'habit de Récollet et devint un fervent religieux. Mademoiselle de Martignat eût bien voulu, elle aussi, dire adieu au siècle, et s'enfermer dans le cloître, mais l'heure n'était pas venue ; les circonstances allaient l'engager de plus en plus dans le monde. Devenue fille d'honneur de la reine Marie de Médicis, elle parut à la cour avec éclat, mais sans rien sacrifier à la vanité et sans rien retrancher à la ferveur.

Du haut des sommités sociales, mademoiselle de Martignat vit se dérouler devant elle le tableau de la vicissitude des grandeurs humaines ; elle vit les fins tragiques du maréchal et de la maréchale d'Ancre, et faisait partie de la suite d'Henri IV dans le moment même où il fut assassiné. Plus que jamais dégoûtée du monde, elle songeait à tout quitter, lorsqu'un nouveau flot de la fortune la jeta à la cour de Savoie dans de nouvelles fêtes et de nouvelles faveurs. Elle y parut telle qu'on l'avait vue à la cour de France, brillante, pleine d'esprit, toujours sainte et pratiquant d'étonnantes austérités.

Enfin arriva le moment, où Marie-Denise fut libre de suivre l'attrait qui l'appelait au cloître. Le cœur plein de joie, elle vint à Annecy demander l'habit religieux à sainte Chantal.

Lorsqu'elle était encore dans le monde, mademoiselle de Martignat avait connu à Turin une mendiante, nommée la mère Antée, nom supposé sous lequel se cachait un des plus beaux noms de la noblesse ; car cette femme admirable appartenant à une antique famille de Turin, avait distribué tous ses biens aux pauvres, et s'était faite mendiante pour Jésus-Christ.

Or, cette mère Antée avait une dévotion extraordinaire aux âmes du purgatoire. Elle ne pensait qu'à elles ; elle mendiait pour leur faire dire des messes. Avec les aumônes qu'on lui donnait, elle bâtissait et dotait des chapelles, afin qu'on priât jour et nuit pour ces pauvres âmes souffrantes.

En quêtant à la cour, elle vit mademoiselle de Martignat. La jeune fille et la vieille mendiante se comprirent et nouèrent ensemble une sainte et profonde amitié qui ne cessa plus. La mère Antée demanda à Dieu que Marie-Denise lui succédât dans ses saintes fonctions ; grâce à ses prières, mademoiselle de Martignat avait reçu tandis qu'elle était en oraison devant le Saint Suaire à Turin, une puissante et mystérieuse grâce, en vertu de laquelle elle fut douée d'un pouvoir presque illimité sur les âmes du purgatoire.

La première de ces âmes qu'elle vit monter au ciel, fut celle de sa pieuse amie. La défunte lui apparut avec un visage joyeux : « Marie, lui dit-elle, il y a cinq heures que je suis sortie de cette vie ; j’ai dû souffrir en purgatoire durant ces cinq heures pour avoir omis quelques bonnes œuvres inspirées de Dieu, et pour n'avoir pas réprimé assez tôt quelques mouvements d'impatience. Sachez, ajouta l'âme, que je devais y rester cinq jours entiers ; mais ces cinq jours ont été changés en cinq heures, en considération des cinq plaies de Jésus crucifié que vous avez saluées pour moi en récitant cinq Pater et cinq Ave les bras en croix. Grâces infinies soient rendues à votre charité ! Maintenant je suis délivrée de toute peine ; je m'envole au ciel où la Miséricorde divine m'a déjà assigné une demeure splendide près de sainte Monique, à qui je fus particulièrement dévote pendant ma vie, et à l'intercession de laquelle je dois la grâce de ma conversion. » Merveilleusement encouragée par cette apparition, Marie-Denise se dévoua avec une ferveur nouvelle au soulagement et à la délivrance des pauvres âmes.

Au cloître, cette dévotion augmenta encore. Ce n'était pas assez de prier pour les morts ; elle commença à s'offrir à Dieu pour être immolée à leur place, afin de diminuer leurs peines par voie de solidarité. Une fois, en particulier, pressée des vives douleurs de sa sciatique, elle se traita si durement, que la grandeur du mal fit sortir l'os de la hanche droite avec un craquement si fort que les sœurs qui priaient à côté d'elle l'entendirent. Quand elle voulut marcher, elle trouva sa jambe raccourcie d'un grand demi-pied, et ce fut pour la vie. « Mes pauvres âmes du purgatoire, dit-elle alors, ont besoin d'œuvres pénales ; je n'avais rien à souffrir, le bon Dieu m'a envoyé ceci. »

Souvent elle passait des mois entiers dans d'horribles douleurs. Après quoi elle se sentait tout-à-coup inondée de joie. Elle voyait des âmes lui apparaître, brillantes de gloire, et la remercier de les avoir délivrées par ses souffrances.

Nous avons déjà raconté comment le gentilhomme qui l'avait demandée en mariage, avait renoncé au monde et embrassé la règle des Récollets. Après plusieurs années d'une vie toute de vertus et de grâces célestes, il s'endormit dans le Seigneur. Mais on peut citer à ce sujet, cette parole du livre de Job : « Dieu découvre des taches dans ses anges. » ( XV, 15. )

Un matin, pendant que la sœur de Martignat accomplissait ses louables pratiques de piété, une ombre en forme de croix, s'offrit à ses regards et lui dit d'une voix distincte qu'elle reconnut subitement : «Ma sœur fidèle, assistez-moi, je suis en purgatoire. Cela dit, l'ombre disparut. La bonne sœur demanda aussitôt la permission de prier et d'offrir à Dieu des mortifications en faveur du défunt. Trois mois après, en plein jour, pendant qu'elle était en oraison dans sa cellule, elle entendit de nouveau la même voix qui lui adressa ces seules paroles : « O Dieu ! ma sœur, combien je vous rends grâces ! » Au même instant, un parfum suave et céleste se répandit dans la cellule, mais Marie-Denise ne vit rien.

Les âmes l'accompagnaient en tout lieu ; elle avoua à la supérieure que loin d'en être effrayée, elle se trouvait aussi à l'aise au milieu d'elles qu'au milieu de ses sœurs, et qu'elle retirait plus de fruit de ses conversations avec les morts que de celles qu'elle entretenait avec les vivants.

Sa supérieure lui témoigna, un jour, le désir de recevoir, elle-même, la visite d'une âme du purgatoire, si une telle apparition pouvait contribuer, à la rendre plus humble et plus agréable à Dieu. Marie- Denise répliqua : « En vérité, ma bonne mère, si tels sont votre courage et votre désir, prions Dieu, Notre Seigneur, afin qu'il vous exauce. » La supérieure y ayant consenti, fut étonnée de recevoir le soir même un signe mystérieux de la part d'une âme souffrante, qui, dès ce moment, commença à lui faire de fréquentes visites. Plusieurs religieuses qui couchaient dans la chambre de la supérieure, furent témoins de ces apparitions, qui continuèrent à se produire pendant sept mois entiers. La supérieure était étonnée qu'une âme pour laquelle on avait offert à Dieu beaucoup de suffrages, fût détenue si longtemps en purgatoire. Marie-Denise lui dit que la plupart des âmes sont retenues en purgatoire pour quatre raisons : la première est l'inconcevable pureté dont une âme doit être ornée avant de paraître devant Celui qui est la sainteté et la pureté par essence, et qui ne reçoit personne dans sa glorieuse Jérusalem, si l'on n'est pur comme la cité elle-même. En deuxième lieu, à cause de la multitude des fautes vénielles que nous commettons en cette vie, et du peu de pénitence que nous faisons pour les péchés mortels dont nous nous sommes accusés en confession. En troisième lieu, à cause de l'impuissance où se trouvent ces âmes de s'aider elles-mêmes, et enfin à cause du peu de soin que la plupart des chrétiens mettent à prier et à mériter pour elles ; car les morts semblent s'évanouir dans la mémoire des vivants aussi vite qu'ils disparaissent à leurs yeux, tandis que la véritable charité accompagne ceux qu'elle aime, à travers les flammes du purgatoire jusqu'au ciel.

Mais la cause des prières les plus ardentes, des larmes continuelles, des plus sanglantes expiations de la Mère de Martignat, ce fut la mort du duc de Nemours, Charles-Amédée, qu'elle avait beaucoup connu à la cour de Savoie. Il s'était battu en duel avec son beau-frère, le duc de Beaufort, et il avait été tué roide. Mais au moment où l'épée le toucha, dans cet éclair, il eut le temps d'élever son âme à Dieu et d'obtenir son pardon. La Mère de Martignat en eut la révélation, et courut le dire à la supérieure en lui demandant la permission de s'offrir en sacrifice pour cette pauvre âme. « Oui, ma mère, j'ai vu cette âme en purgatoire, mais si bas, si profond et pour si longtemps que je suis restée éperdue. Hélas ! qui l'en tirera ? Peut-être pas avant le grand jour du jugement. » Et comme la Supérieure hésitait à croire au salut de cette âme : « Ah ! disait la sœur de Martignat, un million d'âmes se seraient perdues dans une telle occasion. Il n’a eu qu’un moment pour coopérer à la lumière de Dieu, et il l’a fait ! Il n’avait pas perdu la foi, il était comme une mèche prête à prendre feu. L'essence divine l'a touché. Jamais peut-être depuis que le démon est démon, il n'a été plus trompé dans son attente, quand il a vu cette proie lui échapper. »

Avec la permission de la supérieure, cette vénérable sœur s'offrit donc à Dieu pour souffrir et diminuer par là les douleurs du prince, et il fut bientôt évident à tous que Dieu avait accepté cette offrande. Des douleurs plus grandes que toutes celles qu'elle avait connues, jusque là, tombèrent sur elle ; sa gaité ordinaire disparut ; on ne lui vit plus qu'un visage défait, des yeux toujours inondés de larmes, une âme agitée de perpétuelles frayeurs. Quelquefois elle s'échappait de sa cellule, tout éperdue, se recommandant aux prières des sœurs. Le plus souvent on la voyait immobile, les deux mains jointes, appuyée sur le bâton que les douleurs de sa sciatique l'avaient contrainte de prendre : « Chères sœurs, disait-elle, priez le bon Dieu pour mon pauvre prince. » Sa santé acheva de se perdre. Il lui prit des oppressions de poitrine si violentes, qu'elle était à chaque instant sur le point d'étouffer. Ses poumons étaient en feu, et pendant ce temps ses jambes enflées et froides ne la pouvaient plus porter. La supérieure pleurant un jour en la voyant dans cet état : « Ne vous tourmentez pas, ma chère mère, lui dit-elle, il me fallait ces jambes de marbre pour courir après mon pauvre prince dans les flammes du purgatoire. »

Après un long martyre de cette sorte, il plut à Dieu de lui faire voir dans une vision l'âme du prince légèrement élevée au-dessus du fond de cet abîme de feu ; elle reçut en même temps l'assurance qu'il serait délivré un peu avant le jour du jugement. Elle continua sa vie de pénitence et de prières ; à quelque moment qu'on descendit à la chapelle, on y trouvait la sœur de Martignat, à genoux ou debout, appuyée sur son bâton, priant, non seulement, pour son pauvre prince, mais pour toutes les âmes du purgatoire, ainsi que pour ceux, or le nombre en était grand, qui se recommandaient à elle. Elle y épuisa son cœur, elle y osa sa vie. Son dernier soupir fut encore une prière.

(Tirée de la traduction française de Tout Pour Jésus du Père Faber et de la vie de sainte Chantal par l'Abbé Bougaud. )