Les âmes du purgatoire sont très reconnaissantes.

Le glorieux saint Philippe de Néri était plein de charité envers les défunts ; il offrait pour eux de continuels suffrages, spécialement pour les âmes qu'il avait dirigées pendant la vie, se croyant plus obligé de secourir celles-là que les autres. Aussi plusieurs d'entre elles, lui apparurent en maintes circonstances, soit pour le remercier, soit pour le solliciter.

Saint Philippe offrait surtout pour les âmes suppliantes l'Hostie de propitiation, et son historien assure que c'était toujours avec une souveraine efficacité. Le saint le faisait d'autant plus volontiers, qu'il recevait lui-même par l'entremise de ces âmes reconnaissantes les grâces les plus signalées.

Entre plusieurs traits merveilleux, citons celui-ci : saint Philippe venait de mourir ; un Père Franciscain d'une éminente piété, faisait oraison dans la chapelle où était déposé le corps vénéré, lorsque le saint lui apparut dans tout l'éclat du triomphe. Il était paré de gloire et de beauté au milieu d'un cortège céleste. Frappé de l'air de bonté et douceur qu'il découvrait sur ce majestueux visage, le religieux s'enhardit à lui demander quelle était cette troupe brillante dont il était accompagné. Le bienheureux répondit que toutes ces âmes avaient appartenu à son Ordre, ou avaient été dirigées par lui pendant leur vie, et que délivrées ensuite par ses supplications, elles étaient venues à sa rencontre pour le conduire la gloire du paradis.

Ce zèle de saint Philippe pour les âmes, passa en héritage à l'Ordre des Oratoriens ; l'un d'entre eux, le Père Magnanti, si digne de mémoire, ne cessait d'offrir pour les défunts de ferventes prières. Le divin Sauveur se plaisait à les exaucer et plusieurs fois la glorieuse délivrance des âmes lui fut manifestée.

Il y avait dans la ville d'Aquila une demoiselle noble nommée Élisabeth, plus riche des grâces célestes que des biens de la terre, et qui gémissait de ne pouvoir se consacrer à l’Époux divin parmi les vierges d'un monastère, faute d'une dot suffisante. Le serviteur de Dieu la consolait en lui disant que Jésus lui préparait des noces éternelles, et qu'elle eut à s'y préparer sans retard. En effet, elle tomba bientôt malade, et au bout de quelques jours, elle mourut de la plus sainte des morts. A peine venait-elle de rendre le dernier soupir, que le Père Magnanti eut l'assurance que cette âme serait bientôt couronnée dans le ciel. Au lieu donc de s'affliger avec la famille, il la consolait, en la félicitant d'avoir une avocate auprès de Dieu. La prédiction fut justifiée. car la défunte apparut rayonnante de joie et de splendeur à l'un de ses frères et lui dit : « Avertissez mon père que, grâce à l'intercession du Père Magnanti, je monte à la glorieuse Béatitude. »

Le saint religieux recueillait pour les âmes d'abondantes aumônes, et quoiqu'il fût grand amateur de la pauvreté, il avait dans sa chambre une bourse qu'il appelait le trésor des âmes, imitant en cela le divin Sauveur, dont le vénérable Béde dit qu'il conservait une bourse des dons des fidèles afin de les distribuer aux indigents. Ce bon Père y ajoutait encore l'aumône spirituelle de ses prières et de ses pénitences.

Son admirable charité pour les âmes le porta même à demander à Dieu d'exercer contre lui-même une partie des rigueurs qu'elles avaient méritées.

Sa prière fut exaucée ; il fut atteint de douleurs telles, qu'il ne pouvait changer de place sans éprouver des souffrances inconcevables ; ce qui ne l'empêcha pas toutefois d'entreprendre de longs voyages dans l'intérêt du prochain. De sorte qu'on pouvait lui appliquer ce mot de l'historien romain au sujet d'un guerrier qui était demeuré boiteux d'un coup reçu dans une victorieuse bataille : « Chacun de ses pas gravait les traces de son triomphe. »

Le Père Magnanti attribua toujours à ces âmes bénies les grâces extraordinaires dont il fut favorisé. Il savait lire dans l'intérieur des âmes, déjouer les ruses du démon ; même il fut animé plusieurs fois de l'esprit prophétique. Mais comme le monde est plus soucieux des biens temporels que des dons purement célestes, je parlerai seulement d'un danger dont fut délivré le serviteur de Dieu par l'intermédiaire des âmes.

Magnanti revenait d'un pèlerinage à la Santa-Casa, et il était arrivé près de Norcia à une célèbre église de la sainte Vierge. Il voulut, malgré les avis de ses compagnons de voyage, s'y arrêter pour célébrer le divin sacrifice en faveur des âmes souffrantes. Après son action de grâces, on se remit en route. Ils avaient à traverser un lieu fort dangereux, où plusieurs assassinats s'étaient commis. Or, à peine y furent-ils arrivés, qu'une troupe de bandits fondirent sur eux, les lièrent à des arbres, afin de les dépouiller et de leur faire endurer ensuite toutes sortes de tourments. Car ces hommes barbares ne se contentaient pas de vivre du fruit de leurs rapines, ils assouvissaient encore leur férocité sur leurs malheureux prisonniers.

Au même instant, parurent sur la montagne deux enfants qui se mirent à crier avec force : «Aux voleurs ! aux assassins ! «Les bandits qui étaient au nombre de douze, coururent au devant des enfants, déchargèrent sur eux leurs arquebuses, afin de les tuer ou de les contraindre à fuir ; mais les petits agresseurs, loin de se laisser intimider, avançaient toujours en criant plus fort : «Aux voleurs ! aux assassins ! » Cette audace inspira de la crainte aux bandits ; ils prirent la fuite en toute hâte ; les enfants délièrent les pauvres captifs et disparurent sans qu'on pût jamais savoir qui ils étaient ni d'où ils venaient. Magnanti et ses compagnons rendirent grâces au Ciel et demeurèrent persuadés que ces petits libérateurs étaient deux âmes du purgatoire à qui Dieu avait fait prendre cette forme enfantine pour signifier sans doute que les âmes avant de monter à la sainte patrie, devaient avoir recouvré leur première innocence selon cette parole du Christ : « Vous n'entrerez point dans le royaume du ciel, si vous ne devenez semblables à de petits enfants. »