La peine transférée d'un défunt à un vivant.

Bien des enfants, bien des héritiers, sont ingrats envers leurs parents et leurs bienfaiteurs.

Thomas de Catimpré nous cite un exemple qui peut servir de leçon à tous.

Pendant les célèbres guerres de Charlemagne, un valeureux soldat avait servi pendant de longues années dans les emplois les plus honorables. Il s'était contenté de sa paye, il n'avait commis aucun acte de rapine, et au milieu du tumulte des camps, il avait vécu en bon chrétien. Toutefois sa vie n'avait pas été exempte des fautes ordinaires aux gens de sa profession. Ayant blanchi sous le casque, courbé sous le poids des années aussi bien que des armes, il tomba gravement malade. Pressentant une mort prochaine, il appela auprès de son lit un neveu orphelin auquel il avait servi de père, et lui dit : « J'ai dépensé soixante ans au service de mon roi et je n'ai pas acquis un pouce de terrain ; je ne pourrai te léguer en testament que mes armes et mon cheval. Je te recommande, je te prie pour l'affection que tu me portes, de vendre cet animal, et d'en distribuer le prix à des prêtres afin qu'ils offrent pour moi le saint sacrifice, et aux pauvres afin qu'ils me secourent par leurs prières. »

Le neveu, ému de ce langage, promit d'accomplir ponctuellement et sans délai cette dernière volonté. Dès que son oncle eut expiré, il prit le cheval avec tous ses harnais et l'emmena chez lui. Il trouva la bête bien belle, s'y affectionna et voulut d'abord s'en servir pour quelques petits voyages. Comme elle était douce, vive, élégante, il ne voulut pas s'en priver de sitôt, soit qu'il ne se crût pas obligé d'exécuter tout de suite la volonté de son oncle, soit parce qu'il pensait satisfaire à sa dette en appliquant aux pauvres le prix des armes auxquelles il tenait moins, et qui étaient loin d'avoir la valeur du cheval. Il tarda tant, qu'il finit par étouffer les remords qui le pressaient de remplir sa promesse ; ainsi sans égard pour son parent et bienfaiteur, il se conduisit comme s'il ne l'avait point connu, et comme s'il ne lui restait rien de lui.

Six mois s'étaient écoulés lorsqu'un matin, le défunt lui apparaît et lui adresse les plus amers reproches. «Ah ! ingrat, lui dit-il, tu n'as eu aucun souci de faire pour mon âme ce que je te demandais avec justice, et que tu me promis à mes derniers moments. A cause de cette injuste omission, il m'a fallu endurer des supplices inexprimables dans le purgatoire. Maintenant Dieu a eu pitié de moi, il a brisé mes chaînes, et je m'envole au séjour des éternelles félicités. Mais par un juste jugement, tu mourras bientôt, et ton âme ira dans le purgatoire pour souffrir à ma place autant de temps qu'il m'en restait à faire si Dieu n'avait usé envers moi d'une grande indulgence. Outre ce châtiment, il te faudra encore expier tes propres fautes.» A ces mots, il disparut. Comme il l'avait prédit, ce jeune homme ne tarda pas à tomber dangereusement malade. Il appelle un prêtre, confesse ses péchés, raconte sa vision et les menaces qui lui ont été faites ; puis aussitôt il expire pour commencer à souffrir dans le purgatoire les tourments dont son oncle avait été délivré par la miséricorde de Dieu.

Une telle ingratitude, une telle injustice envers des parents ou des bienfaiteurs, fait observer ici l'historien, déplaît tant au Seigneur que, souvent, il condamne les ingrats aux peines qui étaient réservées à leurs bienfaiteurs défunts.