Les âmes délivrées viennent au devant de leurs bienfaiteurs pour les remercier.

Lorsque l'empereur Charles-Quint s'empara de la ville de Tunis, il accorda la liberté à vingt mille esclaves chrétiens qui étaient réduits avant son arrivée à la plus affreuse servitude. Dans l'effusion de leur joie et de leur reconnaissance, ils accoururent vers leur auguste libérateur et ils se pressaient autour de lui, en lui donnant mille bénédictions et mille louanges. Il en est de même des âmes du purgatoire envers leurs bienfaiteurs, elles qui ont gémi dans le plus triste et le plus cruel des esclavages, et à qui il fut donné ensuite de jouir de la liberté la plus heureuse, la plus illimitée qui fut jamais ! Ces âmes reconnaissantes ne sauraient, oublier un seul instant leurs libérateurs ; elles viennent à leur rencontre au sortir de la vie, elles les accompagnent et les introduisent dans la céleste patrie. Une célèbre pénitente, sainte Marguerite de Cortone, en a fait l'expérience.

Parmi les vertus admirables qu'elle pratiqua après sa conversion, on signale sa tendre compassion envers les âmes du purgatoire dont un grand nombre furent délivrées par ses ferventes oraisons, ses austérités et ses larmes qui devenaient même quelquefois sanglantes, tant la douleur déchirait son âme. Aussi elle mérita que dans son heureux passage de ce monde à l'autre, une troupe nombreuse des âmes qu'elle avait délivrées, vinssent à sa rencontre pour l'emmener au ciel.

Il fut donné à une grande servante de Dieu, ravie en extase dans ce moment même, de contempler ce glorieux cortège.

Ce qui mérita surtout à sainte Marguerite une telle faveur, ce fut sa charité envers les siens. Après la mort de ses parents, elle offrit en leur faveur ses oraisons, ses austérités, les mérites du divin sacrifice, ses ferventes communions, et ne cessa que le jour où le Sauveur lui-même vint lui révéler leur sortie du purgatoire et leur entrée au ciel, bien que leurs fautes eussent mérité de longs tourments ; mais Marguerite avait expié pour eux. Une de ses servantes, nommée Gillia, vint à mourir ; aussitôt sainte Marguerite se mit à prier de tout son cœur pour la délivrer. Bientôt un ange du Seigneur se montra à ses yeux et lui annonça que Gillia devait rester un mois au purgatoire, mais dans des peines légères, attendu que ses vertus l'avaient emporté de beaucoup sur ses défauts ; que de plus, en considération des prières de Marguerite, quatre anges, le jour de la Chandeleur, viendraient chercher la défunte pour l'emmener triomphalement au ciel.

La charité de Marguerite ne se bornait point à secourir les siens ; les âmes inconnues avaient également part à ses suffrages ; aussi un grand nombre de défunts, connaissant l'efficacité de sa charité, sont venus plusieurs fois lui faire de suppliantes instances. En voici un exemple.

Deux marchands, traversant un pays infesté de voleurs, tombèrent entre les mains des assassins qui les tuèrent. Bientôt ils apparurent à la sainte et lui dirent : « Priez pour nous, servante de Dieu, nous venons de succomber sous les coups des assassins ; nous n'avons pu confesser nos péchés avant de mourir, mais grâce à la divine Miséricorde, et à la Vierge sainte, animés d'un sincère repentir, nous avons accepté la mort avec une entière résignation, ce qui nous a valu d'échapper aux supplices éternels ; néanmoins, nous sommes condamnés à de longs et atroces supplices dans le purgatoire, à cause de nos injustices dans nos relations commerciales. Ainsi, ô servante de Dieu, nous vous supplions, vous qui êtes si compatissante, d'informer nos parents de notre mort, de leur dire de restituer ce que nous avons mal acquis, et de distribuer des aumônes pour notre délivrance. Amie du Seigneur, au nom de votre amour pour lui, et par ce zèle ardent qui vous anime pour les âmes, venez à notre aide, priez pour nous ! »

Sainte Marguerite ne se contentait pas de secourir les âmes par ses oraisons et ses austérités, elle mettait tout en œuvre pour leur procurer les suffrages des plus fervents monastères. Et le Sauveur, pour seconder sa charité, l'employait quelquefois comme son ambassadrice auprès des religieux de l'Ordre séraphique, afin qu'ils conservassent un vif souvenir des âmes du purgatoire, et parmi elles, il en était une quantité innombrable auxquelles nul ne songeait. En outre le Sauveur enjoignit à la sainte d'avertir les Frères-Mineurs de prendre bien garde de s'ingérer dans les affaires du monde, sans quoi ils auraient à subir un rigoureux purgatoire où les peines seraient proportionnées à la part qu'ils auraient prise à ces choses si vaines et si peu en harmonie avec la sublimité de leur Institut. De même, ajouta-t-il, que les cellules et les emplois des frères sont distincts, de même il y aura divers lieux et divers supplices dans le purgatoire.

Sainte Marguerite s'acquitta fidèlement de sa divine mission, et son zèle pour les âmes ne se ralentit jamais. Cette esquisse de sa charité suffit pour nous démontrer combien elle a mérité qu'une innombrable légion d'âmes glorieuses vinssent à sa rencontre pour l'emmener au ciel.