La crainte du purgatoire détache le cœur des vains plaisirs du monde.

La crainte du purgatoire est un frein puissant contre la passion du plaisir. Tout esprit judicieux devrait au moment de la tentation, répéter cette parole d'un saint religieux : « Un plaisir bien court, ensuite une douleur éternelle !... » Quelle folie que de céder à l'attrait du plaisir, puisque la peine qui le suit est si terrible ! tandis que par un combat de quelques instants, on échappe à des tourments inconcevables. Tel fut l'enseignement donné par un défunt au vénérable Stanislas Ghoscoca, l'une des plus grandes lumières de l'Ordre de Saint-Dominique en Pologne.

Un soir que ce religieux récitait son rosaire en se promenant au jardin, il entendit des gémissements et des sanglots qui semblaient sortir du fond d'un puits, près duquel il passait dans ce moment. Le bon Père craignant qu'un malheur ne fut arrivé à quelqu'un, se penche aussitôt sur la margelle et crie : « Qui est-ce qui se lamente ici, a-t-on besoin de secours ? » De nouveaux soupirs et de nouvelles plaintes furent la seule réponse. Stanislas suspecta quelque ruse du démon pour le troubler dans sa prière. S'armant donc du signe de la croix, il dit : « Je t'ordonne au nom de Jésus-Christ de me dire qui tu es et ce que tu demandes. » Il lui fut répondu : « Je suis une âme du purgatoire, condamnée par la Justice divine à faire pénitence en ce lieu. Ah ! si je pouvais vous faire comprendre les peines que j'endure ! mais elles sont inexplicables ; tout ce que je puis vous dire, c'est que s'il était donné à l'homme d'en avoir quelque connaissance, jamais les vaines jouissances ne séduiraient son cœur. Pour le bien de tous, révélez de la part de Dieu, que je souffre ici un intolérable martyre pour avoir préféré mes aises à l'observance régulière. »

L'historien rapporte que Stanislas vit une autre fois une âme ( il ne dit pas si c'est la même) ; elle était environnée de flammes ardentes au milieu desquelles, elle se tordait dans d'épouvantables douleurs. Désirant connaître la nature de ce feu, il demanda à cette âme s'il était plus actif et plus pénétrant que le feu terrestre. Elle lui répondit que le feu terrestre n'était en comparaison de celui du purgatoire, qu'un vent léger et rafraîchissant. Stanislas se demandait en lui-même, si cela était possible, et il dit à l'apparition : « Volontiers, j'en ferais l'expérience, si cela pouvait compter un peu dans l'expiation que méritent mes fautes.» «Ah ! répliqua le défunt, nul mortel ne pourrait supporter ces tourments ; cependant, si vous êtes résolu d'en faire quelque expérience, étendez la main vers moi ; cette épreuve légère et transitoire vous excitera à faire pénitence ici-bas de vos péchés, et vous portera à exhorter vos frères à se préserver de la terrible expiation de l'autre vie.»

Stanislas, loin de s'effrayer, étendit courageusement la main droite sur laquelle le défunt laissa tomber une très-petite goutte de sa brûlante sueur. A l'instant même le patient jeta un grand cri et tomba sans connaissance. A ce cri tous les religieux accoururent, et trouvèrent Stanislas dans un état voisin de la mort. Les soins les plus empressés lui furent prodigués ; mais l'on eut bien de la peine à le ranimer. Tous les religieux voulurent connaître la cause de ce mal subit. Le récit que leur fit le bienheureux, les pénétra d'une crainte salutaire. Il leur recommanda de publier ce fait, afin qu'un grand nombre de personnes pussent se prémunir contre la terrible expiation du purgatoire.

Notre saint religieux vécut encore un an dans l'exercice continuel des plus grandes vertus, et jusqu'à la fin, il fut en proie à sa terrible douleur. Au moment de mourir, voulant renouveler dans le cœur de ses frères, les bons sentiments qu'il leur avait inspirés, il leur raconta de nouveau le miraculeux événement ; puis il partit pour le ciel, laissant tous les monastères de son Ordre, saisis de crainte à la pensée des châtiments de l'autre vie et pleins de sollicitude pour conserver devant le Seigneur une vie pure et innocente.

De ce qui précède, on peut conclure que la crainte du purgatoire est en quelque sorte plus profitable que celle de l'enfer, parce que la crainte des châtiments terribles réservés aux fautes légères, renferme nécessairement l'appréhension des châtiments éternels réservés au péché mortel. Si l'on craint de commettre des péchés véniels, à plus forte raison craindra-t-on de commettre des fautes graves ; tandis que la crainte des peines de l'enfer ne fait pas toujours éviter les fautes vénielles : combien n'en est-il pas qui, mettant tous leurs soins à éviter les fautes mortelles, ne font, pour ainsi dire, nulle attention aux fautes vénielles et en commettent tous les jours une infinité, sans songer que la justice et la sainteté de Dieu punissent dans le feu terrible du purgatoire les moindres souillures contractées pendant la vie, comme le démontre du reste l'histoire que nous venons de rapporter, et au sujet de laquelle un poète a écrit de beaux vers latins dont voici le sens.

« A peine une petite goutte est-elle tombée sur cette main, qu'elle parait un foyer consumant. Ah ! quelle sera donc l'ardeur qui brûlera les victimes jetées dans l'Océan de feu, si une seule goutte produit de telles douleurs. »

Vix in subjectam sudoris guttula dextram
Decidit, immensus guttula visa rogus.
OEnarum, proh ! quantus erit dolor aequore mersis,
Si tantam poenam stilla vel una dédit !