Une fontaine changée en feu.

Autrefois, le Seigneur pour récompenser la fidélité des trois enfants de Babylone, changea en une douce rosée les flammes de la fournaise. Et de nos jours, par un prodige tout opposé, il convertit une fontaine fraîche et limpide en une véritable fournaise, pour punir une infidélité qui avait blessé son divin cœur.

On lit dans la vie des hommes illustres de l'ordre des Cisterciens, qu'un abbé d'une éminente piété portait néanmoins une affection trop partiale à un neveu qu'il avait élevé lui-même dans le monastère, et formé de bonne heure à l'observance de la règle.

Après un long gouvernement, comme il touchait au terme de sa vie, les moines qui l'aimaient à cause de ses bonnes qualités, lui laissèrent le choix d'un successeur. L'abbé, qui tant de fois avait donné des preuves de sa prudence et de son désintéressement, écouta dans cette circonstance la voix de la nature, et nomma son neveu qui était tout jeune encore, mais cependant, mûr en vertus. Puis le bon vieillard passa à l'autre vie, et Dieu l'envoya en purgatoire expier son amitié trop humaine.

Pendant sa vie, il avait l'habitude de prendre sa récréation dans un jardin fleuri, plein d'ombre et de fraîcheur, où coulait une source limpide. C'était là surtout qu'il aimait à se reposer de ses longues fatigues, et des soucis qu'entraîne après soi le gouvernement d'une abbaye.

Le neveu, à l'imitation de son oncle, visitait souvent cette douce retraite. Un jour, qu'il était assis auprès de la fontaine, il en entendit sortir une voix plaintive qui disait : «Hélas ! hélas !» Le jeune abbé troublé de prime abord, reprit courage, et conjura cet être mystérieux qui gémissait, de se manifester. Un profond soupir se fit entendre, et la même voix dit encore « Hélas ! je suis l'âme de l'ancien abbé, votre oncle ; un feu dévorant me consume dans le sein de l'onde même. Le juste Juge en a ordonné ainsi, pour me punir de n'avoir écouté que mon cœur, dans l'élection de mon successeur. »

Cette vision remplit de tristesse l'âme du jeune abbé, et immédiatement, il renonça à la supériorité pour mener une vie cachée en Dieu. Il passait ses jours, dans l'exercice de la pénitence et de l'oraison, afin de délivrer son oncle châtié à cause de lui. Il ne cessa d'offrir des suffrages, que lorsqu'il eut acquis la certitude que l'âme du défunt était entrée dans l'éternel repos.