Les peines du purgatoire prolongées jusqu'à l'acquittement des dettes.

Ordinairement, Dieu retient dans le purgatoire les âmes de ceux que sa miséricorde a retirés de la mauvaise voie, mais qu'une mort imprévue a frappés avant qu'ils eussent acquitté leurs dettes, et réparé tout le tort qu'ils ont fait au prochain. Sans doute, ce Dieu de toute justice ne veut point que des débiteurs entrent dans le séjour des félicités tandis que leurs créanciers sont en souffrance. Et l'on peut présumer qu'il n'accepte pas volontiers des suffrages offerts en faveur de ceux qui n'ont causé aux autres que du dommage.

Nous citerons à l'appui de cela, plusieurs apparitions de débiteurs, suppliant avec instance qu'on acquitte leurs dettes.

Le R. P. Augustin d'Espinosa, de la Compagnie de Jésus, professait un zèle extraordinaire pour la délivrance des âmes. Il ne se contentait pas d'offrir pour elles la victime de propitiation, de leur consacrer ses oraisons, de prêcher en leur faveur ; il s'imposait encore de très-rigoureuses austérités. Aussi Dieu permettait souvent aux âmes d'apparaître à son pieux serviteur, soit pour lui rendre grâce, soit pour se recommander à ses prières.

Un jour, il vit apparaître devant lui un homme qui avait été possesseur d'une grande fortune : « Me reconnaissez-vous ? lui dit le défunt.» — «Oui, répondit le Père, je me souviens parfaitement de vous avoir administré le sacrement de pénitence, peu de jours avant que vous fussiez appelé à l'autre vie.» — «C'est bien cela, reprit l'apparition, et je viens par la permission du Ciel, vous conjurer d'offrir pour moi vos prières à la divine Miséricorde, et de mettre en exécution, certaines œuvres nécessaires à ma délivrance. Pour mieux vous renseigner, veuillez, je vous en supplie, m'accompagner à quelque distance. » — «Je ne peux pas vous suivre, répondit le religieux, sans la permission de mon supérieur ; mais je vais la chercher, attendez-moi dans ma cellule. » Le religieux se rendit en toute hâte chez le Père recteur, lui raconta l'apparition, et lui demanda la permission de suivre le défunt. Le supérieur hésita beaucoup en présence d'une pareille demande ; cependant il se rendit aux instances du bon Père, mais dans la crainte qu'il ne lui arrivât quelque chose de fâcheux, il fit appeler plusieurs Pères du collège et leur ordonna de se rendre à l'église et d'y faire oraison afin que Dieu accordât aide et protection à son fidèle serviteur.

Augustin retourne vite à sa cellule, il y trouve le défunt qui le prend par la main, et le conduit sans proférer une parole sur un pont peu distant de la ville. Là, le fantôme lui dit : « Attendez-moi un instant. » En effet il disparut, mais revint presque aussitôt, portant une grande bourse pleine d'argent, il l'ouvrit, y puisa une grosse somme et dit au religieux : « Père, mettez, je vous prie, dans un pli de votre manteau, cette somme d'argent, je porterai le reste jusqu'à votre cellule. »

Dès qu'ils furent entrés, le mort remit au Père le reste de l'argent avec un billet, et lui dit : « Au moyen de cet écrit, vous connaîtrez, mon Père, à qui je dois et ce que je dois, soit comme payement, soit comme restitution ; en outre, vous trouverez ci-inclus, le détail des bonnes œuvres que je voudrais voir accomplies en faveur de mon âme ; quant à ce qui restera de la somme, vous en disposerez, mon Père, comme il vous plaira, j'abandonne ce soin à votre prudence et à votre charité.

Après ces paroles, le défunt disparut, et le bon Père s'empressa d'aller trouver son supérieur qui était encore en oraison. Le Père recteur après avoir écouté attentivement le récit de cette aventure, ordonna de convoquer les créanciers. Ils ne se firent pas attendre. Tous reçurent intégralement ce qui leur était dû. Ces pauvres gens qui ne comptaient pas recevoir un seul denier, demeurèrent tout ébahis : chacun disait en recevant son argent : « C'est le Ciel qui me l'envoie. »

Ce qui restait de la somme fut employée en œuvres de piété et de charité, au bénéfice de cette âme. Huit jours s'étaient à peine écoulées, que le défunt se montra de nouveau au Père Augustin pendant une fervente oraison. Il lui rendit mille actions de grâces pour le soin et la promptitude qu'il avait apportés à cette affaire, il le remercia surtout des messes qu'il avait fait dire en sa faveur et qui avait hâté sa délivrance ; puis il lui promit d'être son intercesseur auprès de Dieu, et de demander pour lui la plénitude des dons célestes. Cette magnifique promesse reçut son accomplissement, car le P. Augustin d'Espinosa fut un vivant exemplaire de toutes les vertus.

Il ne sera pas inutile de rapporter ici le sage avertissement, ajouté à la fin de cette histoire, pour l'instruction de ceux qui diffèrent jusqu'à l'extrémité de la vie, les payements, les restitutions, les aumônes, et abandonnent à leurs exécuteurs testamentaires l'accomplissement d'un devoir aussi rigoureux. On peut dire de ceux-ci qu'ils sont semblables à la vipère qui n'est de quelque utilité qu'après sa mort. Ces âmes connaîtront un jour toute l'indignité de leur conduite, alors que plongées dans un océan de feu, elles s'y verront enchaînées par leurs propres injustices. Nous ajouterons aussi que les œuvres de charité faites après la mort, sont de peu de valeur pour le ciel, comme l'enseigne un pieux évéque par ces paroles : « Ce que vous donnez vivant et en pleine santé, c'est de l'or ; ce que vous donnez en mourant, c'est de l'argent ; mais ce que vous laissez à distribuer après votre mort, ce n'est plus que du plomb.