Richesses de ce monde transformées en œuvres méritoires pour la vie éternelle.

Cet enseignement du Sauveur de convertir la fange des biens mal acquis en or de mérite et de satisfaction, fut pleinement observé par Zachée ; car il rendit à ceux que sa cupidité avait dépouillés, une somme quatre fois plus forte, et les pauvres reçurent la moitié des biens qui lui restaient. Son admirable exemple fut suivi par une infinité d'usuriers qui, touchés par la grâce, se sont volontairement appauvris de ces richesses dangereuses pour s'enrichir de tous les trésors du ciel.

Voici un trait du même genre qui a procuré à une âme du purgatoire son entière délivrance.

Dans une ville de Hongrie, dont l'historien ne dit pas le nom, un soldat de mœurs sauvages et cruelles, décoré par un singulier contraste, du nom de Clément, avait commis un homicide, simplement pour servir la haine d'un méchant concitoyen. Il reçut pour le salaire de son forfait, la somme de deux cents florins. Des remords déchirants, conséquences ordinaires des grands crimes, s'emparèrent de son cœur. Bientôt il fut frappé d'une maladie mortelle. Touché par la grâce, il fait appeler un prêtre et lui confesse avec le plus profond repentir sa vie tout entière, et spécialement son lâche homicide. Ensuite, il fit vœu de consacrer les deux cents florins à faire sculpter une Pitié, c'est-à-dire, une Vierge tenant dans ses bras le corps de son divin fils détaché de la croix ; de plus, de faire célébrer trois messes comme expiation, et d'offrir douze cierges au Saint-Sacrement. Il eut le malheur de différer l'exécution de ses promesses, et la mort le surprit. Dieu le condamna à un terrible purgatoire ; mais en même temps, dans son infinie miséricorde, il lui permit d’apparaître à une sainte fille nommée Reine : « Servante de Jésus-Christ, lui dit le défunt, je vous supplie pour l'amour de Dieu, d'aller trouver mon épouse qui vous remettra deux cents florins ; c'est le prix du sang que j'ai répandu ; vous les emploierez à accomplir en mon nom un vœu que j’ai fait à Dieu et qui consiste à faire sculpter une statue de Notre-Dame des douleurs, à faire célébrer trois messes et à offrir douze cierges au Très-Saint-Sacrement ; ce qui restera de la somme sera distribué aux pauvres. Si vous accomplissez tout cela, vous me délivrerez de mes peines cruelles. » La pieuse fille n'osa point s'acquitter d'une telle mission. L'âme souffrante revint une deuxième et une troisième fois, réitéra ses instances, la conjurant de ne point lui refuser cette grâce suprême, si elle avait quelque amour pour Dieu. Cependant Reine ne voulut point encore se charger de cette mission, et supplia cette âme de la laisser en repos et de ne plus la chagriner pour cette affaire d'argent dont elle ne pouvait se charger, n'ayant pour cela aucun titre à produire. Mais l'apparition répondit : « Je ne cesserai de vous poursuivre tant que vous n'aurez pas exaucé ma demande ; fuyez où vous voudrez, je saurai bien vous trouver, car c'est à vous seule que j'ai la permission de m'adresser. »

Ces manifestations ne purent demeurer si secrètes qu'elles ne vinssent a la connaissance d'un des plus notables de la ville. Cet homme touché de compassion pour cette pauvre âme, se chargea de faire sculpter à ses frais la statue promise. Il fait donc venir un sculpteur, lui expose son plan et lui enjoint de mettre immédiatement la main à l'œuvre et d'en hâter l'exécution. Celui-ci n'ayant point dans son atelier de bois convenable pour une belle statue, s'en alla dans une forêt pour en chercher. Pendant qu'il examinait les arbres, il vit venir au-devant de lui un vieillard pâle, aux cheveux blancs ; il appuyait sur un bâton son corps débile ; quelque chose dans sa physionomie et dans son attitude rappelait le soldat défunt. « Où allez-vous ainsi et que cherchez-vous ? » dit-il au statuaire. «Je cherche, répond celui-ci, un tilleul beau et dur pour en faire une statue de la Vierge des douleurs ; mais jusqu'à présent je n'ai rien trouvé. » « Cessez vos recherches, ajouta l'étranger ; pénétrez plus avant par ce sentier à droite, et vous trouverez un tilleul coupé depuis quatre ans, bien sec, bien dur, tel que vous le souhaitez. » L'artiste se rendit à l'endroit indiqué, trouva à sa grande joie l'arbre qu'il désirait. Il s'empressa de le faire transporter dans sa demeure, et mit tant d'activité à son travail qu'en très-peu de temps il fut achevé. Celui qui l'avait commandé vint le voir, le trouva parfaitement exécuté et dit au sculpteur de passer chez lui quand il lui plairait afin de recevoir le prix de son œuvre.

Cependant l'âme de Clément apparut de nouveau à Reine, et lui dit qu'il était nécessaire que la dépense fût faite avec les deux cents florins qu'il avait reçus pour le meurtre ; afin que le salaire de l'iniquité fut converti en œuvres de piété, et que si une partie de cet argent était déjà dépensée, il fallait que sa famille vendit divers objets pour la recouvrer, sans quoi il serait retenu bien longtemps dans le terrible feu de l'expiation.

Enfin ses désirs furent accomplis, la statue fut apportée chez Reine et placée sur un petit autel, au bas duquel on déposa les deux cents florins. Alors l'âme apparut de nouveau, mais rayonnante de joie ; elle se répandit en actions de grâces, et commanda de prendre les deux cents florins, d'en donner une partie au sculpteur et d'en employer le reste selon les intentions énoncées. Ces ordres donnés, l'âme disparut. A quelque temps de là, les prêtres préposés à la dédicace de la statue, racontèrent qu'ils avaient entendu distinctement pendant la cérémonie, une voix céleste qui chantait : « O mon Dieu et mon Seigneur, vous êtes ma consolation et mon refuge, vous êtes ma force et mon espérance, et maintenant, j'entre dans l'éternelle félicité que vous avez réservée à ceux qui vous aiment. »