Le désir de voir Dieu est la plus grande peine du purgatoire.

De célèbres docteurs pensent qu'il y a des âmes qui n'ont à souffrir dans le purgatoire que la seule peine du dam ; c'est-à-dire, la privation de la vue béatifique de Dieu. Ils apportent pour preuve une révélation de la Vierge Marie à sainte Brigitte. Il lui fut montré un purgatoire spirituel, appelé le purgatoire du désir, et dans lequel Dieu tient exilées loin de lui, les âmes qui ne l'ont pas désiré avec ardeur sur la terre. Cette expiation n'est pas légère pour ces âmes, à cause de l'impétuosité de leur amour pour Dieu : leur désir semblable à un feu ardent et concentré, les porte avec violence vers ce bien suprême ; mais en même temps, une force invincible les retient enchaînées, et ce supplice n'a rien de pareil.

Plusieurs âmes ont révélé quelque chose de ce cruel tourment. Voici un fait arrivé dans le grand-duché de Luxembourg, et déclaré authentique par le vicaire général de l'électeur-archevêque de Trêves.

Le jour de la Toussaint, une fille d'une piété et d'une modestie exemplaires vit paraître devant elle, l'âme d'une dame morte depuis peu, qui lui avoua que son plus grand purgatoire était d'être privée de la vision béatifique de Dieu. La défunte était vêtue de blanc, un voile également blanc recouvrait sa tête ; elle tenait un rosaire à la main, en signe de la dévotion qu'elle avait toujours professée envers la Reine du ciel. Elle lui apparut plusieurs fois, particulièrement à l'église ; sans doute, cette âme sainte choisissait de préférence le lieu saint parce que ne pouvant encore posséder Dieu dans le ciel, elle voulait au moins jouir de sa présence mystérieuse dans le tabernacle ; de plus, elle était assurée par ce moyen des suffrages immédiats de la jeune fille ; aussi avait-elle soin de se mettre à genoux à ses côtés ; elle l'accompagnait même jusqu'à la table sainte. Oh ! alors, le visage de la défunte resplendissait d'une ardeur si céleste que la jeune fille en était dans le ravissement. Dès que la pieuse chrétienne apercevait cette âme amie, elle se mettait en prière pour sa délivrance. Souvent aussi, elle faisait célébrer et entendait pour elle une messe de Requiem à un autel privilégié de la sainte Vierge.

Un jour qu'elle s'occupait avec plusieurs de ses compagnes à parer une chapelle de Notre-Dame, il vint à ces jeunes filles la pieuse pensée de baiser les pieds de la statue ; quelques unes d'entre elles engagèrent leur amie à donner elle-même quelques baisers de plus pour le soulagement de l'âme qui lui apparaissait, ce qu'elle fit aussitôt et avec une grande dévotion. Comme si elle revenait à sa demeure, la défunte vint à sa rencontre avec un visage joyeux, la salua profondément comme pour lui rendre grâce, et lui dit qu'elle avait fait le vœu pendant sa vie, de faire célébrer trois messes à un autel de la sainte Vierge, mais qu'elle n'avait pu l'accomplir, et elle la supplia de la libérer de cette dette qui la retenait captive loin de Dieu. La jeune fille s'empressa de la satisfaire, et le jour que la troisième messe venait de se célébrer, comme elle sortait de l'église, elle vit accourir la défunte toute rayonnante de joie. Son exil touchait à son terme, et, dans l'effusion de sa reconnaissance, elle lui tendit les bras comme pour l'embrasser. A cette vue, la fervente chrétienne s'agenouilla et se mit à réciter, les bras en croix, cinq Pater et cinq Ave en l'honneur des cinq plaies de Notre Seigneur. Tout le temps que dura la prière, la défunte soutint les bras de sa libératrice.

Cette âme reconnaissante cherchait déjà à la récompenser par des avis et des conseils tels que ceux-ci. 1° De ne jamais faire des vœux qu'elle ne puisse.facilement accomplir, parce que les promesses faites à Dieu sont rigoureusement exigées. 2° De ne jamais mentir, parce que le mensonge même le plus léger est sévèrement puni en purgatoire. 3° De professer une tendre dévotion envers la sainte Vierge, spécialement de se souvenir de ses douleurs, alors qu'au pied de la croix, elle contemplait les plaies sacrées de son adorable Fils. « Ayez soin, lui dit-elle, toutes les fois que vous rencontrerez son image, de répéter ces trois invocations de ses litanies : Mater admirabilis, Consolatrix afflictorum Regina sanctorum omnium ! Plus vous aimerez et servirez fidèlement pendant la vie cette Mère de miséricorde, plus elle vous sera propice à l'heure de la mort, à ce moment terrible qui doit décider de votre sort éternel ! » Elle lui conseillait aussi d'appliquer ses oraisons, ses pénitences, toutes ses œuvres pieuses, aux âmes du purgatoire, qui reçoivent de tels suffrages un grand soulagement.

Comme elle finissait de lui donner ces salutaires conseils, la cloche de l'élévation se fit entendre, aussitôt l'âme accourut vers l'autel et s'agenouilla dans la plus profonde adoration. Chaque fois que la jeune fille prononçait les saints noms de Jésus et de Marie, la défunte s'inclinait avec respect.

Notre jeune privilégiée sachant à quel point sa défunte amie jouissait quand il lui était donné de s'approcher du divin Sacrement pour l'adorer, l'invita a venir à l'église des Pères Jésuites, le 3 décembre, fête de saint François-Xavier en l'honneur duquel elle devait communier. L'âme fut fidèle au rendez-vous ; elle se tint tout le temps aux côtés de son amie, et ne la quitta qu'après l'action de grâces, en lui annonçant qu'elle reviendrait le 8 décembre, jour de l'Immaculée Conception. Au terme fixé, elle apparut, mais si radieuse que la jeune fille ne pouvait la contempler. Après avoir assisté à la sainte messe, elle lui recommanda de nouveau la dévotion envers la très-sainte Vierge, et lui promit d'être son avocate au ciel. Enfin, le 10, pendant la messe de l'octave, apparut pour la derrnière fois cette âme bienheureuse que Dieu venait de revêtir d'une lumière plus resplendissante que le soleil. Elle s'inclina profondément devant l'autel ; rendit une dernière action de grâces à sa pieuse bienfaitrice ; puis elle s'éleva vers le ciel, dans les bras de son ange tutélaire. Pendant ce rapide et divin voyage, ce gardien céleste prodiguait à cette âme toutes les tendresses d'une mère qui revoit son fils bien-aimé après une longue absence, et il l'emporta lui-même jusqu'au pied du tronc de l'auguste Trinité.

Ce récit justifie bien cette parole de saint Chrysostôme : « Supportez tous les tourments, vous n'en imaginerez point qui égalent la privation de la vue béatifique de Dieu : » Un poète a dit :

O quantum manes aspectum Nuiminis ardent !
O quanta est tante carrere priva bene !
Inferni tormenta minus quam gaudra coeli
Excruciant ; igni saevus urit amorr :

« Oh ! avec quelle impatience les âmes soupirent après la vue de Dieu ; oh ! quelle est dure pour le juste, cette captivité ! Les tourments de l'enfer sont moins douloureux que l'éloignement des joies du paradis ; l'amour y consume plus que le feu ! »