Les âmes du purgatoire viennent au secours de leur libérateur.

Nous lisons dans l'ancien Testament que le prophète Élisée manifesta la présence de la milice céleste envoyée à la défense du roi d'Israël contre l'armée du roi de Syrie en disant : « Ne craignez rien, nous sommes plus nombreux qu'eux. »

Sous la loi nouvelle, on a vu plus d'une fois des légions d'âmes bienheureuses protéger les princes qui, par leurs suffrages, les avaient délivrées du purgatoire. J'aurais voulu que Thomas de Catimpré nous donnât le nom d'un grand seigneur contemporain dont il raconte l'histoire et qui reçut du ciel une semblable protection. Ce seigneur s'était livré dès sa jeunesse aux plaisirs et à la vanité, employant les revenus de ses possessions immenses à l'étalage d'un luxe effréné et à l'entretien d'une cour nombreuse. Un jour qu'il était venu par hasard entendre un Père dominicain, grand prédicateur de son époque, il sortit du sermon le cœur touché par l'Esprit-Saint, et, fidèle à ses inspirations, il résolut de revenir à Dieu. Rassemblant ses courtisans, il leur déclare franchement qu'il déteste les crimes de sa vie passée, qu'il veut les réparer, mettre fin aux dépenses superflues et renvoyer beaucoup de personnes de son service afin de donner aux pauvres des aumônes plus abondantes. Il dit et tient parole : aussitôt il prend ses trésors, les distribue aux indigents, ayant soin toutefois de faire une large part aux prêtres qu'il charge d'offrir chaque jour le saint sacrifice en faveur des âmes qui souffrent dans le purgatoire. Mais les courtisans indignés de voir ces économies, faites à leurs dépens, toutes employées en bonnes œuvres, machinèrent contre leur bon maître une conjuration ; ils semèrent d'abord parmi le peuple un esprit de zizanie et de sédition, non contents de cela, ils allèrent trouver un prince voisin qui déjà gardait dans son cœur, rancune contre ce seigneur et désirait se venger de quelques échecs qu'il avait essuyés. Ils lui suggérèrent donc que c'était le moment favorable de tirer une éclatante vengeance d'un ennemi qui a mécontenté ses courtisans, irrité ses sujets, et ruiné le trésor public pour enrichir les églises. Il n'en fallait pas tant pour rallumer la colère de ce prince et lui faire prendre les armes. Résolu de tenter la fortune, il assemble ses soldats et met son armée sur le pied de guerre, puis il envoie à son adversaire un héraut lui déclarer sous des prétextes frivoles le commencement des hostilités. Surpris de cette déclaration de guerre que rien ne lui avait fait prévoir, le pieux seigneur rassemble ses conseillers et ses chefs d'armée, et leur demande ce qu'il faut faire. Les traîtres, d'un air dédaigneux, osent répondre qu'ils n'ont ni la force ni la volonté de combattre. «Prenez, dirent-ils, tous ces prêtres que vous avez enrichis, et qu'ils vous défendent avec leurs psaumes, leurs signes de croix et leurs bénédictions ! »

Ce bon seigneur trahi, abandonné par ses capitaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se réfugier avec un petit nombre de soldats dans un château fort et de mettre toute son espérance en Dieu. Quelques jours après, il apprend que l'armée ennemie était sortie du camp, bannières déployées, et que bientôt la forteresse serait assiégée ; alors il monte au sommet d'une tour pour inspecter ses fortifications, et voici qu'il aperçoit une brillante légion, marchant en bataille, les étendards déployés au vent et armée d'épées étincelantes et de boucliers d'or marqués d'une croix rouge. Il comprit que c'étaient des auxiliaires. Saisi d'étonnement et d'admiration, il vole à leur rencontre avec quelques soldats, et les salue avec de vives démonstrations de joie. Au même instant un chef sort des rangs et lui dit : « Pieux guerrier, ne craignez plus votre ennemi, c'est par l'ordre de Dieu que nous sommes ici tous armés ; nous vous défendrons parce que vous nous avez délivrés du purgatoire par vos suffrages et par les sacrifices de vos prêtres ; au jour de l'assaut nous serons plus nombreux, car d'ici là, votre charité aura délivré bien des âmes, et elles se joindront à nous pour votre défense.»

Après ces paroles, le bon seigneur, plein d'une entière confiance, rentra au château et enflamma ses soldats en leur promettant une victoire certaine. Le jour du combat arrivé, le prince orgueilleux s'avançait à la tête d'une armée nombreuse, et menaçait de mettre tout à feu et à sang, et déjà il chantait son triomphe. Les assiégés peu nombreux, mais animés d'un courage extraordinaire, sortent néanmoins de la citadelle et se rangent en bataille. Tout-à- coup, la légion céleste vient prendre position à leurs côtés, et, entourant tous les fossés, elle offre l'aspect d'une grande et brillante armée. L'envahisseur qui voit de loin ces formidables lignes de soldats, est surpris et terrifié, il n'ose se mesurer avec des forces si supérieures ; ses soldats eux-mêmes, tout effarés, jettent leurs armes et s'enfuient. Le prince orgueilleux, craignant une nouvelle défaite, s'humilie et envoie des députés pour demander la paix, s'offrant d'aller en personne se réconcilier avec celui qu'il avait offensé. Celui-ci était trop bon, trop clément pour refuser ses avances ; il reçut son ennemi à bras ouverts et lui donna le baiser de la réconciliation. Alors la légion céleste disparut.

Tous deux reconnurent le prodige et l'immense gratitude des âmes du purgatoire, et ils rendirent grâces au Dieu des armées, qui opère de telles merveilles en faveur des siens.