La prière des justes est puissante sur le cœur de Dieu.

Lorsque la Justice divine voulut punir le peuple d'Israël, coupable d'idolâtrie. Moïse s'y opposa par la force de sa prière ; et Dieu lui dit : « Laisse-moi exercer contre eux ma colère ! » comme si Moïse avait eu le pouvoir d'arrêter la divine vengeance. Et de fait, le Seigneur déposa les armes de sa justice devant les humbles et ardentes supplications de son serviteur.

Que de fois dans la loi nouvelle, les prières des justes ont obtenu aux morts comme aux vivants une abondante miséricorde, à la place des châtiments qui leur étaient réservés. Voici à ce sujet un trait rapporté par Thomas de Gatimpré.

Simon Germain, d'abord grand seigneur, aussi illustre par sa science que par son origine, ensuite abbé dans l'Ordre des Cisterciens, fut un religieux de grande vertu, mais trop rigide pour ses inférieurs qu'il voulait à toute force rendre fervents comme lui. Il imita le zèle d’Élie et non l'admirable mansuétude du Sauveur. Il se fut bien trouvé de suivre en cela les conseils d'une sainte religieuse nommée Lutgarde, avec laquelle il était en relations spirituelles et qui lui rendit de grands services pour ce monde et pour l'autre.

Germain mourut jeune encore, et fut condamné par la divine Justice à expier dans le purgatoire l'excessive rigidité de son gouvernement. Lulgarde en apprenant cette mort, ressentit une profonde douleur ; elle redoutait les jugements de Dieu à l'égard de Germain, et aussitôt elle s'imposa des jeûnes rigoureux, des austérités de toutes sortes et une oraison presque continuelle, suppliant son céleste Époux de délivrer cette âme et de lui ouvrir le ciel. Jésus touché de la charité de son Épouse, lui apparut et lui dit : « Aie courage, ma fille, car pour ton amour, j'userai d'une grande miséricorde envers cette âme. La pieuse vierge continua à implorer avec plus d'ardeur encore la clémence du divin Rédempteur et bientôt une voix intérieure lui dit : «Demeure en paix, avant peu, Simon sera délivré. » Alors Lutgarde ajouta : « O très-clément Sauveur, je vous supplie que toutes les faveurs que, dans l'excès de votre bonté, vous destinez à votre servante, soient départies à cette âme souffrante, je ne cesserai de gémir et de pleurer jusqu'à ce que j'aie acquis la certitude de sa délivrance. »

Le cœur de l'aimable Jésus ne put souffrir de voir sa servante si affligée, et retourna presque aussitôt vers Lutgarde. menant avec lui l'âme de l'abbé, et lui dit : « Soyez en paix, ma bien aimée, voici l'âme pour laquelle vous priez tant.» A ces paroles, Lutgarde se jette aux pieds du Christ, le front contre terre, l'adorant et le bénissant d'un si grand bienfait. De son côté, l'âme délivrée rendait d affectueuses actions de grâces à sa libératrice, ajoutant que sans elle, il lui aurait fallu rester encore onze ans dans le purgatoire, tandis qu'au contraire, délivrée par sa sublime charité, elle s'élevait radieuse vers l'éternelle patrie.

Peu de temps après cette apparition, Lutgarde en eut une autre plus étonnante encore. Le IVè concile de Latran venait d'être célébré par Innocent III, pape de Vénérable mémoire. Ce devait être le dernier grand acte de son pontificat et comme la couronne de ses derniers jours, car il ne tarda pas à mourir. Il apparut à la sainte environné de flammes ardentes. Lutgarde lui demanda qui il était. Lorsqu'elle s'entendit répondre crue c'était l'âme d'Innocent III. elle s'écria : « Hélas ! comment se peut-il faire qu'un Souverain Pontife si vénéré, si illustre par sa sagesse, soit en proie a de si horribles tortures ! — Trois fautes, répondit-il, ont causé mon supplice, elles m'auraient même privé de la vie éternelle si la Mère des miséricordes ne m'avait obtenu de son divin Fils un repentir profond qui a effacé mes offenses, mais qui n'a pu me préserver du purgatoire, et je suis condamné à y endurer des supplices atroces jusqu'au jugement dernier, si vous ne venez pas à mon secours par vos suffrages. C'est encore à cette divine consolatrice des affligés que je dois la grâce de venir implorer votre pitié. Ah ! par vos ferventes prières, suppliez la Miséricorde divine de me délivrer de si longs et de si terribles tourments.

Une révélation si terrible et aussi inattendue plongea l'âme de Lutgarde dans une douleur profonde. Elle rassembla aussitôt toutes ses religieuses, leur fit le récit de ce qui venait de se passer afin que par leurs pénitences et leurs oraisons, elles obtinssent la délivrance de ce Père de tous les fidèles. De son côté cette sainte supérieure se livra pour lui avec une ardeur extrême à des jeûnes rigoureux, à de longues oraisons et à toutes sortes d'austérités. On croit qu'elles obtinrent de la Miséricorde infinie la délivrance des peines que le pape avaient méritées pour ces trois fautes que l'historien ne nomme pas.

Le célèbre Cardinal Bellarmin, dont le témoignage est irrécusable, raconte, lui-même, ce terrible événement et ajoute : « Cet exemple me remplit de terreur et de crainte, car si un pontife si digne d'éloge, et que tous regardent comme un saint, fut près de tomber dans l'éternel abime, et s'est vu condamné à souffrir dans le purgatoire jusqu'au jugement dernier, quel sera le prélat qui ne sera pas saisi de crainte ! quel sera celui qui ne sondera pas en tremblant les derniers replis de sa conscience ?