Combien les jugements de Dieu sont redoutables.

On ne peut se défendre d'une sorte d'effroi en lisant dans les annales de l’Église les cruelles austérités que se sont imposées certains pénitents afin de satisfaire à la Justice divine pour des fautes même légères. Je ne rappellerai pas ici les admirables exemples des anciens et célèbres anachorètes mentionnés par saint Jean Climaque, mais un trait plus récent tiré des annales des P. P. capucins.

Le frère Antoine Corso est célèbre parmi eux, pour ses effrayantes austérités. Il ne se contenta point de la vie rigide que prescrit son Ordre ; mais il y ajouta des pénitences sans nombre, et si cruelles, qu'il n'aurait pu les supporter s'il n'eût été assisté d'une grâce surnaturelle.

Pendant de longues années, il porta jour et nuit un cilice de poils de cheval ; l'intérieur était hérissé de pointes de fer qui le mettaient tout en sang. Au milieu des rigueurs de l'hiver, il n'était revêtu que d'un mauvais manteau qui ne pouvait le défendre du froid. Il ne dormait que trois heures sur des planches nues, et donnait tout le reste de la nuit à la contemplation, il se contentait chaque jour d'un peu de pain et d'eau, et même pendant longtemps, cinq onces de figues sèches furent sa seule nourriture. Quand il fut dans un âge plus avancé, il se réduisit à ne manger que trois fois la semaine, un peu de pain seulement, auquel il ajoutait quelques gouttes d'eau. Chaque nuit il se flagellait durement, en mémoire de la passion du Sauveur. Une fois l'année, dans la semaine sainte, il passait cinq heures entières à prendre la discipline, pour se donner autant de coups qu'en reçut Notre Seigneur lors de sa flagellation, et que quelques saints ont cru être au nombre de 6 666. Le démon s'efforça d'entraver Corso dans les exercices de ces terribles austérités ; mais le fervent religieux persévéra toujours, et l'on pouvait dire de lui comme de saint Pierre d'Alcantara : «Par de perpétuels jeûnes, veilles, flagellations, dénuement extrême, et austérités de toutes sortes, il réduisit son corps en servitude : il avait passé avec lui cet arrangement, qu’ici-bas, il ne lui donnerait aucun repos. »

Après une vie si pénitente, vous croyez lecteurs, que l'âme de Corso fut portée aussitôt par les anges dans le royaume éternel ? Hélas ! elle descendit dans le lieu de l'expiation. Mais, allèguerez-vous, ce pauvre religieux a eu le malheur, sans doute, de tomber dans quelque faute énorme. —Non certainement, car il a offert à Dieu dans sa consécration le passé d'une vie innocente et pure, et ses années de religion s'étaient écoulées tout entières dans la pratique d'une rare perfection. Dieu même s'était plu à l'élever aux plus sublimes contemplations et même jusqu'à l'extase. — Hélas, dites-vous encore, comment se peut-il faire qu'une si belle vie qu'a terminée la plus sainte mort, ait été jugée d'une manière si rigoureuse ? — L'histoire va nous l'apprendre.

Antoine apparut après son trépas a l'infirmier du couvent qui lui demanda s'il ne jouissait pas déjà, du bonheur éternel : « Grâce à la miséricorde divine et à la passion du Sauveur, mon salut est assuré, répondit le défunt, quoique pour une faute de ma vie, mon âme ait été en grand péril. Je suis condamné à me purifier en purgatoire. » « Hélas ! dans le purgatoire ! reprit l'infirmier, vous, mon frère ! vous, qui avez mené une vie si parfaite et si mortifiée ?» «Ma faute, reprit Antoine, a été un manquement à la sainte pauvreté si fortement recommandée par notre séraphique Père, saint François. Lors de la fondation du couvent, de Saint-Joseph, je m'occupai à pourvoir le monastère de certaines provisions, avec un soin vraiment opposé à l'esprit de notre Institut. Je n'avais point la certitude de commettre une faute en faisant cette action ; cependant je ressentais au fond de l'âme un trouble, une certaine inquiétude. J'aurais dû m’éclaircir à ce sujet auprès de mes supérieurs, et je ne l'ai point fait ; cette négligence a été justement et sévèrement punie par le souverain Juge, lui, dont le regard scrutateur découvre les fautes même les plus légères. »

L'infirmier voulut savoir quelle était l'intensité et la durée de la peine à laquelle il était condamné. Le défunt répondit que la peine du sens était légère, mais que celle du dam lui paraissait insupportable, parce que après la mort, la privation de la vue de Dieu est le plus affreux de tous les supplices. Puis il ajouta que ses souffrances seraient de peu de durée, et que bientôt il serait en possession de l'éternel et souverain bien.