L'amour du prochain ne doit point se borner à cette vie.

Ce n'est point être animé d'un véritable zèle pour le prochain, que de se borner à lui être utile pendant les jours de sa vie mortelle. Nous devons le secourir, non seulement pendant sa vie, mais aussi après sa mort.

C'est ce que ne cessait de répéter aux enfants de Saint Ignace, le Père Diego Lainez, second général de la Compagnie de Jésus. Il leur faisait entendre que ce ne serait pas correspondre à l'excellence de leur Institut, essentiellement organisé pour le bien du prochain, si l'on ne travaillait avec autant d'ardeur à la délivrance des défunts qu'au salut et au soulagement des vivants. Et, joignant l'exemple au précepte, il appliquait aux âmes du purgatoire une bonne partie de ses oraisons, de ses pénitences, de ses études et de ses travaux pour la sainte Église. Les Pères de la Compagnie, animés par de si saints enseignements, se signalèrent par une charité admirable envers les âmes du purgatoire, comme on peut le voir dans le livre intitulé Heroes et victimoe charitatis Societatis Jesu, duquel je ne citerai que deux traits seulement.

A Munster, en Westphalie, vers le milieu du XVIIe siècle, éclata une maladie contagieuse qui causa dans l'espace de quelques jours, une effroyable mortalité. La crainte de la contagion affaissait les courages, et il ne se trouvait presque personne qui voulut se dévouer au soin des malades et à la sépulture des morts. Alors le Père Fabricius, de la Compagnie de Jésus, s'offrit avec cette magnanime charité qui exclut toute crainte. Sans cesse au chevet des moribonds, il leur prodiguait tous les secours de l'âme et du corps. Après leur mort il les ensevelissait de ses propres mains, puis offrait pour eux le saint sacrifice avec une compassion et une ferveur admirables.

Ce zèle infatigable ne se bornait pas seulement à ceux qu'il avait administrés ; ses suffrages étaient pour tous, et chaque jour, quand le rit le lui permettait, il célébrait une messe de Requiem. Il fit tant par ses exemples et ses conseils que tous les Pères Jésuites de Munster consacrèrent aux morts un jour chaque mois. Alors l'église était toute tendue de noir ; on célébrait pendant toute la matinée des messes de Requiem, et jusqu'au soir, les voûtes saintes retentissaient des chants funèbres.

Dieu permit plusieurs manifestations mystérieuses pour témoigner combien la charité de son serviteur, Fabricius, lui était agréable et combien aussi elle était avantageuse aux défunts. Quelquefois ce saint prêtre entendait à la porte de sa cellule des voix confuses. Il n'y avait pas un religieux dans la maison, qui ne fût persuadé que c'étaient les âmes du purgatoire qui venaient en foule implorer ses suffrages.

Le plus grand prodige de charité fut celui qu'il accomplit à la fin de sa vie. Avant d'expirer, il fit le sacrifice de tous les suffrages que la Compagnie a coutume d'appliquer à la délivrance de ses défunts ; il se dépouilla de ce riche trésor pour le répandre sur les âmes du purgatoire. Testament admirable qui lui a valu sans doute une grande gloire dans le ciel, et toutes les tendresses du divin Maître.

Une charité toute semblable fut admirée dans la personne d'André Simoni, de la même compagnie. Il n'était pas prêtre, mais son ingénieuse compassion pour les âmes souffrantes lui fit trouver un moyen de leur appliquer les mérites du divin sacrifice. Il entretenait à ses frais plusieurs prêtres pour offrir en son nom des messes de Requiem. Comme il était très-pauvre, il n'avait d'autre ressource que de mendier dans cette intention, et la divine Providence, secondant sa sublime charité, portait beaucoup de riches à verser dans ses mains d'abondantes aumônes. Afin de s'assurer l'assistance des prélats, des cardinaux, des étrangers et des grands seigneurs qui fréquentaient le noviciat de Saint-André à Rome dont il était portier, il cultivait un petit jardin rempli de jacinthes, de roses, de giroflées, de jasmins, d'anémones et d'une foule d'autres fleurs ; il en composait des bouquets délicats qu'il offrait aux visiteurs avec une charmante simplicité, et les suppliait en même temps, de se souvenir des âmes du purgatoire. Il convertissait ainsi des fleurs éphémères en fruits d'éternelle vie. Aussi les âmes délivrées par ses suffrages vinrent en foule à son lit de mort pour l'assister pendant la dernière lutte et l'emmener en triomphe à la gloire éternelle.

A ce jardin si fructueux pour les âmes, on pouvait bien appliquer cette parole du prophète Isaïe : «C'est pour procurer leur gloire qu'il a ainsi culivé la terre

On lit à ce sujet une stance italienne dont voici le sens : «Jardin charmant dont les bouquets offrent aux âmes, joie, repos et céleste lumière ; puisque tu procures un si grand bien, chacune de tes fleurs vaut un trésor. »